#124 : Il vaut mieux s'occuper du changement avant qu'il s'occupe de vous !

Appel mondial à la régulation de l’IA lors du Sommet de New Dehli et … Quand l’IA “tient compagnie” : transfert émotionnel et solitude rentable Meta veut simuler les morts La fin probable d’un monopole invisible

Métamorphoses
10 min ⋅ 24/02/2026

Bonjour à toutes et tous,

Et si la COP de l’IA avait déjà eu lieu… sans que nous en mesurions encore les conséquences ?

Dans ce nouveau numéro de Métamorphoses 124, je vous emmène au cœur du Sommet mondial de New Delhi, où de nombreux pays et les géants technologiques ont officiellement promis une IA “pour tous”. Derrière la diplomatie, une réalité beaucoup plus brutale : l’IA est devenue l’arme géopolitique centrale du XXIe siècle. Les États-Unis veulent imposer leur “AI stack” au monde. La Chine avance vers l’après-silicium. L’Europe régule… mais peine à exister industriellement. Et pendant que l’on parle d’éthique, la bataille se joue sur le compute, l’énergie et les minerais critiques.

Mais ce numéro ne s’arrête pas là.

Je vous parle aussi de ces IA qui “tiennent compagnie”, qui apprennent à vous apaiser, à vous séduire… jusqu’à rendre l’humain plus fatigant que la machine. De Meta qui dépose un brevet pour faire parler les morts. Et d’une puce chinoise sans silicium qui pourrait redessiner l’équilibre technologique mondial.

En clair : régulation symbolique, dépendance émotionnelle, rupture industrielle.

Bonne lecture.

Stéphane

Vous pouvez retrouver cette newsletter en podcast ici


Appel mondial à la régulation de l’IA lors du Sommet de New Dehli et …

Le Sommet sur l'impact de l'IA (India AI Impact Summit 2026), qui s'est tenu à New Delhi, a marqué dans les discours un tournant décisif dans l'histoire technologique moderne comme la COP de Paris pour le réchauffement climatique. En réunissant les dirigeants de 118 pays et les PDG des plus grands géants technologiques (Google, OpenAI, Microsoft, Meta, …), cet événement a mis en lumière une réalité incontournable : l'intelligence artificielle est une arme géopolitique redoutable qui redessine l'ordre mondial. À l'issue de ce sommet, 88 nations, dont les États-Unis, la Chine, la France et le Royaume-Uni, ont signé la « Déclaration de New Delhi », promettant une IA « pour tous »…

Mais derrière les discours diplomatiques consensuels se cache une féroce lutte de pouvoirs. Pour comprendre les véritables enjeux de cette révolution, il faut analyser les positions des différents protagonistes, les raisons du rejet d'une régulation mondiale contraignante par les superpuissances, et la nécessité impérieuse de bâtir des alliances économiques massives comme seul véritable contre-pouvoir.

Une Fracture Technologique

La course à l'IA s'apparente à une nouvelle guerre froide où la suprématie technologique définit l'influence internationale.

  • Les États-Unis : La domination par l'infrastructure et l'innovation débridée. Les États-Unis mènent la danse en matière de production de puces IA, de capacité de calcul, d'infrastructures cloud et de développement de modèles fondamentaux, soutenus par des investissements privés colossaux. Leur stratégie est claire : imposer leur architecture technologique au reste du monde. Sriram Krishnan, conseiller à la Maison Blanche, l'a affirmé explicitement lors du sommet : « En fin de compte, nous voulons que la pile technologique américaine (American AI stack) soit le socle sur lequel tout le monde construit ». Les États-Unis prônent une approche « pro-innovation » et s'opposent fermement aux régulations mondiales qui pourraient freiner leur développement commercial et la libre entreprise.

  • La Chine : Souveraineté et application industrielle. Bien que Pékin fasse face à des restrictions américaines sur l'exportation de semi-conducteurs, la Chine investit massivement dans son propre écosystème d'IA en intégrant la recherche dirigée par l'État à l'application industrielle. Lors du sommet, la délégation chinoise a défendu son « Initiative mondiale de gouvernance de l'IA », qui met l'accent sur un système de gouvernance multipolaire respectant la souveraineté nationale, rejetant ainsi l'hégémonie des algorithmes de la Silicon Valley. Rappelons que leurs IA sont très bonnes et surpassent par endroit les américaines et qu’ils avancent très vite sur de nouvelles puces sans silicium (à découvrir dans le dernier article de cette newsletter).

  • L'Union Européenne : La puissance normative. L'Europe tente de se positionner comme le législateur mondial de l'IA. À travers des cadres tels que l'AI Act, l'UE se concentre sur les droits fondamentaux, la transparence et la conformité. Le président français Emmanuel Macron a souligné l'importance de ne pas être dépendant des États-Unis ou de la Chine, affirmant que le monde ne peut accepter « qu'une poignée d'entreprises contrôle l'avenir de l'intelligence ». Il y a une prise de conscience sur une nécessaire équilibre souverain mais les actes ne sont toujours pas là du fait d’une non intégration suffisante de l’UE économiquement et financièrement.

  • L'Inde et le Sud Global : La quête de démocratisation. L'Inde, hôte du sommet, s'est posée en porte-voix du Sud Global. Guidée par le principe sanskrit Sarvajan Hitaya, Sarvajan Sukhaya (le bien-être et le bonheur pour tous), l'Inde milite pour la démocratisation des ressources de l'IA. Ayant réussi le pari de son infrastructure publique numérique (identité numérique, paiements UPI), l'Inde veut appliquer ce modèle à l'IA pour l'éducation, la santé et l'agriculture. Néanmoins, l'Inde fait face à un retard structurel en recherche et développement et dépend fortement des infrastructures matérielles étrangères, ce qui l'expose au risque de devenir un simple consommateur plutôt qu'un créateur.

Les infrastructures au cœur du conflit

L'affrontement se situe surtout dans le monde physique. Le sommet a montré sans surprise que les barrières à l'entrée de l'IA sont avant tout pratiques : le coût faramineux de la puissance de calcul (compute), le besoin énergétique massif et le contrôle des minéraux critiques. L'IA est un moteur de compression des connaissances humaines mais cette infrastructure est concentrée entre les mains de quelques laboratoires de pointe. Il faut aussi de plus en plus d’énergie et d’eau. Dans cette lutte, les nations émergentes risquent d'être réduites à des fournisseurs de données brutes ou à de simples marchés de consommation. Les géants de la technologie américains ont promis des dizaines de milliards d'investissements (15 milliards pour Google en Inde, 50 milliards pour Microsoft dans les pays du Sud). Ces montants ne sont pas grand chose au regard de leurs investissements. Ils sont surtout stratégiques pour cimenter une dépendance technologique du monde envers les infrastructures américaines.

Le Rejet d'une Régulation Mondiale par les Superpuissances

Malgré les avertissements répétés sur les risques existentiels posés par l'intelligence artificielle générale (AGI), la « Déclaration de New Delhi » signée par 88 pays est un document strictement volontaire et juridiquement non contraignant.

Pourquoi les États-Unis et la Chine s'opposent-ils à une véritable régulation mondiale ? Premièrement, pour ces deux superpuissances, l'IA est le pilier de leur sécurité nationale et de leur compétitivité économique. Une réglementation stricte est perçue comme un frein à l'innovation. Aux États-Unis, la politique actuelle rejette l'approche axée sur la « sécurité avant tout » (safety-first) prônée lors des sommets précédents, favorisant plutôt une course rapide à la recherche et à la commercialisation. Les États-Unis affirment ouvertement rejeter toute gouvernance mondiale de l'IA qui limiterait cette dynamique. Deuxièmement, la Chine perçoit les tentatives de régulation occidentales comme un moyen de freiner son rattrapage technologique et d'imposer des valeurs éthiques américaines ou européennes à son propre modèle de développement.

Dans ce contexte, les sommets mondiaux se transforment souvent en vitrines de relations publiques. Amnesty International a d'ailleurs vivement critiqué le sommet de New Delhi en affirmant qu'il a échoué à freiner les pratiques destructrices des gouvernements et des géants de la technologie. Les instruments de « gouvernance douce » (soft governance) mis en place ne font qu'approfondir les alliances entre l'industrie et l'État sans imposer de véritables garanties pour les droits humains. Pour étayer cette réflexion sur les limites de la régulation, on peut déduire que si une autorité mondiale de l'IA voyait le jour, ses sanctions devraient être d'une ampleur inédite. Les entreprises comme Microsoft, Alphabet ou Meta brassent des milliers de milliards de dollars. Une simple amende classique serait absorbée comme un coût opérationnel mineur. Pour qu'une régulation soit dissuasive face aux risques de biais massifs, de manipulation démocratique ou de surveillance généralisée (comme celle documentée en Inde par Amnesty International), il faudrait des amendes exorbitantes et indexées sur le chiffre d'affaires mondial des entreprises pour forcer ces entités à modifier l'architecture même de leurs algorithmes. L'absence d'un tel mécanisme punitif explique pourquoi les déclarations actuelles restent de simples vœux pieux.

L'Alliance Économique : Le Seul Contre-Pouvoir Viable

Puisque les accords politiques non contraignants comme la Déclaration de New Delhi ne suffisent pas à équilibrer les rapports de force, la seule solution pour les nations souveraines est de construire un contre-pouvoir purement économique et infrastructurel. C'est ici qu'intervient le concept d'alliances stratégiques autour de la chaîne d'approvisionnement, illustré de manière frappante lors de ce sommet par l'initiative Pax Silica. Lancée par les États-Unis et rejointe par l'Inde, l'Australie, le Japon, le Royaume-Uni ou encore les Émirats Arabes Unis, Pax Silica est une coalition visant à sécuriser l'ensemble du « stack » technologique des minerais critiques extraits de la terre jusqu'à la fabrication de semi-conducteurs et aux centres de données. L'ambassadeur américain en Inde, Sergio Gor, a résumé cette philosophie : « La paix s'obtient par la force... la force se multiplie lorsqu'elle est connectée ». Ce pacte est une réponse directe pour contrer les dépendances coercitives et le monopole manufacturier de la Chine.

Pour les pays européens et le reste du monde, le véritable contre-pouvoir réside dans l'adoption d'alliances similaires pour bâtir une souveraineté numérique indépendante. L'indépendance de l'IA passe à minima par :

  • Le contrôle des données et l'apprentissage fédéré : Les nations ne peuvent plus se permettre de céder leurs données aux laboratoires étrangers. L'apprentissage fédéré permet aux modèles de se déplacer vers les données locales sans que les informations sensibles (comme les dossiers de santé) ne traversent les frontières, garantissant ainsi la souveraineté des données.

  • La création d'infrastructures souveraines partagées : Les pays doivent mutualiser leurs ressources pour construire des centres de données écoénergétiques et développer des alternatives aux microprocesseurs américains. L'alliance de pays possédant des minéraux rares (comme le Brésil et l'Inde qui ont signé des accords bilatéraux), de l'énergie et des talents en ingénierie est indispensable.

  • La démocratisation de l'accès au "Compute" : Construire des modèles d'IA open source, adaptés aux cultures et langues locales (à l'image de la start-up indienne Sarvam AI), est tout ausi important pour briser le monopole des modèles américains et chinois.

Le Sommet de l'IA en Inde 2026 aura agi comme un révélateur. Il a démontré une fois de plus que la gouvernance mondiale par la diplomatie et les bons sentiments a atteint ses limites face aux impératifs économiques et stratégiques. Les États-Unis et la Chine poursuivent une course effrénée pour la suprématie technologique tout en fuyant toute régulation globale qui entraverait leur marche en avant.

Pour les autres nations, l'heure n'est plus à la naïveté politique. Une déclaration commune sans force juridique et sans mécanisme de sanctions financières massives ne protègera ni les emplois, ni la souveraineté, ni les droits humains face à l'automatisation. Le seul rempart face à ce nouvel impérialisme numérique est la constitution de blocs économiques solides et intégrés, capables de maîtriser l'extraction des minéraux critiques, la production d'énergie, la fabrication de semi-conducteurs et le traitement souverain des données. L'intelligence artificielle a déjà redéfini la géopolitique du XXIe siècle en favorisant ceux qui contrôlent l'infrastructure physique qui fait tourner les algorithmes.


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Quand l’IA “tient compagnie” : transfert émotionnel et solitude rentable

Sophie rentre tard, ouvre une appli et bavarde pour sentir une présence. C’est là que Replika et Nomi s’installent. Replika vend un compagnon qui “se soucie de vous”, avec mémoire, appels, activités, parfois même de la réalité augmenté pour donner l’illusion d’un corps à côté. Nomi assume le sur-mesure romantique : boyfriend, girlfriend, partenaire “fantasy”, relation construite “comme vous voulez”, ... mais rien de plus si affinité. On ne télécharge pas une appli. On adopte une relation.

Ces produits combinent conversation fluide, personnalisation (caractère, style, limites), mémoire (vos goûts, vos blessures, vos habitudes) et disponibilité totale. Le système apprend à vous calmer, à vous séduire, à vous refléter, ... Il ne vous résiste presque jamais. Or, dans la vraie vie, la résistance de l’autre n’est pas un défaut mais ce qui vous oblige à grandir.

Le “transfert”, c’est une greffe affective. Votre cerveau ne demande pas un tampon “authentique” avant de s’attacher car il réagit à la cohérence, à la réciprocité apparente ou encore au rituel. Des travaux récents sur les IA compagnons décrivent justement l’attachement, ses mécanismes et ses effets psychologiques possibles. Exemple banal mais parlant : après une rupture, l’appli se souvient de tout, ne vous fait jamais répéter, répond au quart de tour et peu à peu, elle devient votre tuteur émotionnel. Utile. Puis envahissant. Le réel, à côté, paraît lent et brouillon. Le risque le plus probable est l’usure. On ne “quitte” pas les gens, on les trouve juste plus fatigants. L’humain, c’est du frottement alors que l’IA, c’est du velours.

On privatise l’intimité. On met l’amour simulé sous abonnement et la matrice devient un spa émotionnel : lumière douce, phrases parfaites, zéro humiliation. Certes confortable mais très dangereux parce qu’on finira par simplifier notre propre humanité pour rester compatible.

Une relation IA, c’est aussi une extraction continue d’informations intimes. L’autorité italienne de protection des données a infligé une amende à l’entreprise derrière Replika (et a pointé plusieurs manquements), et l’EDPB a relayé ces constats, dont l’absence de vérification d’âge malgré l’exclusion déclarée des mineurs. Quand le modèle économique dépend du temps passé, il cherche quoi ? L’attachement. Donc la dépendance. Donc la répétition. Il n’y a rien de “maléfique” en la matière, c’est juste la logique du business qui s’invite dans la tendresse. On risque de perdre notre humanité comme on perd une langue tout simplement par manque de pratique.

La semaine prochaine, vous pourrez lire un article sur l’explosion des plaintes aux US contre les médias sociaux pour addiction.


Meta veut simuler les morts

Meta vient d’obtenir un brevet qui ressemble à un épisode de science-fiction écrit par un juriste et relu par un growth hacker . Il s’agit d’un système d’IA capable de simuler l’activité d’une personne après sa mort sur les réseaux sociaux. Cet avatar pourra publier, répondre, mettre des “likes”., dialoguer en messages privés et dans certaines variantes, pousser l’illusion jusqu’à la voix, voire la vidéo. Nous voilà avec un fantôme numérique actif et presque présent. Cerise sur le gâteau, c’est le genre de présence qui s’impose sans consentement préalable.

Meta précise, comme souvent, qu’un brevet n’est pas un produit. Il n’y a pas de projet à ce stade. C’est une phrase qui se veut rassurante afin de ne pas affoler. Sauf qu’un brevet, c’est déjà une intention mise en forme puis un futur rangé dans un classeur, prêt à sortir quand le marché, ou la concurrence, s’y prêtera.

Techniquement, l’idée s’appuie sur une mécanique simple qui consiste à entraîner un grand modèle de langage sur la trace numérique d’une personne (publications, commentaires, réactions, interactions) afin de produire des réponses cohérentes avec son style. Le brevet évoque aussi des réglages possibles comme par exemple la possibilité d’exclure certaines données, comme des conversations privées, selon les permissions. Vu sous un angle charitable, Meta tente de répondre au vide que laisse la mort. Alors oui, une “présence posthume” peut offrir une continuité même artificielle comme les lettres, photos ou vidéos. Sauf que là, le “souvenir” peut se mettre à parler et à agir ! Le deuil a besoin d’un mur, même fin. Un mur symbolique qui dit : “c’est fini”. Le système breveté par Meta propose l’inverse à savoir une porte automatique qui se rouvre, encore, puis encore.

On a déjà vu des expériences ailleurs. Microsoft avait déposé un brevet autour d’un chatbot capable d’imiter une personne décédée. Amazon avait montré une démo d’Alexa reproduisant la voix d’une grand-mère à partir de peu d’audio. Rien de tout cela n’a vraiment explosé en produit de masse, justement parce que le malaise colle à la peau.

“qui décide ?”.

Décider avant de mourir, d’accord. Encore faut-il que ce choix soit réel, éclairé et compréhensible. Pas caché derrière une option noyée entre “publicités personnalisées” et “amélioration de l’expérience”. On connaît la chanson. Décider après la mort, c’est pire. Qui possède la voix d’un mort ? La famille ? Le conjoint ? Les enfants ? L’algorithme qui a “appris” son ton ? La plateforme qui héberge les données ?

Nos identités numériques sont des actifs et pas seulement des souvenirs. Et dans une économie de l’attention, un actif qui continue à poster… continue à générer de l’attention. Donc de la valeur. Le deuil devient alors un terrain de monétisation possible. On peut imaginer un proche qui écrit “tu me manques” et reçoit une réponse familière, et émotionnellement crédible. On ne guérit pas d’une perte en la niant avec un simulacre bien poli. Une IA, même bien intentionnée, peut transformer le deuil en boucle infinie.

Quel statut pour ces “présences” ?

Si une IA parle au nom d’un mort, est-ce une œuvre ? Un service ? Une extension de personnalité ? Un faux ? Une usurpation consentie ?

La régulation européenne avance sur l’IA, certes. La protection des données existe, aussi. Pourtant, l’“après-mort numérique” reste un angle mort. Les plateformes ont déjà des modes “commémoratifs”. Meta connaît ce terrain. Le brevet propose un passage de la commémoration à la continuité simulée. Et quand une continuité existe, la tentation surgit. Version gratuite : réponses simples. Version premium : messages vocaux. Version “legacy+” : avatar vidéo lors des anniversaires. Je force le trait ? Peut-être. Sauf que l’histoire du numérique, c’est souvent ça : une option devient un produit, puis un standard, puis un réflexe.

La dignité d’un être humain tient aussi à son silence final. À ce point d’arrêt qui donne du poids à tout ce qui a été dit avant. Il est temps de traiter l’héritage numérique comme un vrai sujet de société et non pas comme un “cas d’usage” pour modèles de langage. La technologie sait prolonger la trace. Très bien. À nous d’empêcher qu’elle confonde trace et personne. Le futur se jouera entre notre besoin de consolation et notre capacité à poser des limites, et ça, aucune machine ne le fera à notre place.


La fin probable d’un monopole invisible

On nous a longtemps raconté que le silicium était au centre de la technologie. Une sorte de soleil industriel, autour duquel gravitaient nos smartphones, nos serveurs et bien sûr nos rêves/cauchemars d’IA. Puis surgit Pékin avec un transistor. Une découverte de laboratoire qui a le goût d’un basculement. Les faits, d’abord. L’Université de Pékin annonce une puce sans silicium, fondée sur une architecture de transistor bidimensionnel, annoncée 40 % plus rapide que les meilleures puces actuelles et avec 10 % de consommation en moins. On parle d’un saut au moment même où la filière silicium se heurte à une muraille de taille car autour de 3 nm, les limites physiques se ferment comme une porte coupe-feu.

Le détail technique qui change tout ? Le canal s’appuie sur l’oxy séléniure de bismuth Bi₂O₂Se, la grille sur Bi₂SeO₅, deux matériaux 2D à l’épaisseur quasi atomique. Ce choix change la circulation électronique, réduit les défauts d’interface et limite le bruit électrique, donc la chauffe. Alors pourquoi l’industrie “s’affole” ? Parce qu’un transistor n’est jamais seulement un transistor. C’est une géopolitique encapsulée. Les sanctions, censées ralentir la Chine, ont fini par produire un réflexe darwinien avec un changement de terrain. Rappelons aussi que la Chine a favorisé l’éclosion d’un écosystème avec l’interdiction chinoise d’Intel AMD dans certains usages publics, le développement de solutions domestiques et l’obsession de souveraineté. Et quand on ne peut plus gagner à la course au nanomètre dans une voie donnée, on en prend une autre …

Le plus ironique est que le silicium est une matière “stratégique” dominée par la Chine dans d’autres segments. En 2019, les capacités mondiales de silicium métal tournaient autour de 6 Mt, avec plus de 80 % en Chine, pour une consommation d’environ 3 Mt, marché proche de 7 milliards de dollars. Autrement dit, même l’ancien monde portait déjà un passeport chinois. On ne l’a juste pas assez regardé. Autrement dit, la Chine a peut être inventé une rupture technologique et a en plus la main sur la chaine de valeur de celle d’aujourd’hui.

Pour autant, gardons la tête froide. Le papier parle de démonstration, de prototypes, d’intégration fonctionnelle avec l’électronique existante, puis d’une industrialisation encore à conquérir. Entre la paillasse et la fabrication, il y a un un gouffre dont on ne connait ni la profondeur ni la largeur. Au demeurant, le message est déjà là : l’après-silicium n’est plus une spéculation de conférence. Le futur n’attend personne. Il bouscule donc soyons plus que jamais acteur.


Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.

Stéphane Amarsy

Métamorphoses

Par Stéphane Amarsy

Stéphane est un entrepreneur visionnaire et un pionnier dans l'intersection de l'intelligence artificielle et de la transformation organisationnelle / sociétale. Fondateur de The Next Mind, il est guidé par une philosophie simple, mais percutante : "Mieux vaut s'occuper du changement avant qu'il ne s'occupe de vous !"

Sa trajectoire professionnelle, marquée par la création d'Inbox, devenue plus tard D-AIM en changeant complétement de business model, des levées de fonds, la fusion avec Splio, et l'élaboration du concept disruptif d'Individuation Marketing, sert de fondation solide à sa nouvelle entreprise. The Next Mind est le fruit de décennies d'expérience dans l'accompagnement de plus de 400 entreprises à travers plus de 30 pays dans leur transformation digitale / data / IA et organisationnelle.

Auteur du livre ​​"Mon Directeur Marketing sera un algorithme"​​, qui est une description de la société qu'il a projetée en 2017, auteurs de nombreuses tribunes, conférencier et intervenant dans plusieurs universités et écoles, il ne se contente pas de prêcher la transformation, il l'incarne. Chaque expérience proposée par Stéphane est inspirée entre autres par son vécu d'entrepreneur. Il pousse à affronter les réalités d'un monde en perpétuels changements. Stéphane est convaincu que la prise de conscience n'est que la première étape ; ce qui compte vraiment, c'est la capacité à agir et à s'adapter.

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