#119 Il vaut mieux s'occuper du changement avant qu'il s'occupe de vous !

Humanoïdes, le prochain eldorado ? Les contenus générés ou manipulés par IA devront être systématiquement marqués dans l’Union Européenne

Métamorphoses
12 min ⋅ 20/01/2026

Bonjour à toutes et à tous,

Cette semaine, on va s’intéresser à la robotique humanoïde et au fait que les contenus générés ou manipulés par IA devront être systématiquement marqués dans l’Union Européenne.

Bonne lecture.

Stéphane Amarsy


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Et retrouver un interview réalisé par Emmanuel Lechypre dans la Librairie de l'Eco sur BFM Business : https://www.bfmtv.com/economie/replay-emissions/la-librairie-de-l-eco/video-la-librairie-de-l-eco-samedi-10-janvier_VN-202601100432.html


Humanoïdes, le prochain eldorado ?

Pour écouter cet article avec un podcast réalisé par NotebookLM

Il y a eu le moment iPhone, puis le moment ChatGPT. Dans la Silicon Valley, on attend déjà le moment des robots où les humanoïdes quitteront les vidéos virales pour entrer vraiment dans nos usines, nos hôpitaux et évidemment dans nos salons. Elon Musk en parle comme du produit le plus important de l’histoire. Il promet la fin des tâches pénibles, la multiplication de la richesse, presque la sortie de la rareté mais pas pour tout le monde. La question intéressante ne concerne plus la possibilité technique. Elle concerne le sens. Que voulons-nous faire de ces corps de métal qui apprennent à marcher comme nous, à saisir nos outils ou encore à se glisser dans nos couloirs conçus pour des jambes humaines.

Nous sommes au tout début de la révolution humanoïde mais le scénario est déjà écrit en filigrane. Il parle de puissance industrielle, de dépendance stratégique, d’avenir du travail et surtout d’une responsabilité collective que nous n’avons pas encore assumée. Regarder cette mutation en trois temps : l’état des lieux, les forces en présence, puis la trajectoire possible d’adoption. Autrement dit, l’anatomie d’un futur qui frappe déjà à nos portes.

L’humanoïde quitte la science-fiction

Pendant des décennies, la robotique industrielle a suivi un récit simple. D’un côté, des bras robotisés enfermés dans des cages, absolument fiables, absolument stupides, parfaits pour souder mille fois la même pièce. De l’autre, quelques prototypes humanoïdes présentés dans des salons, impressionnants sur scène et inutiles en usine. Ce partage commence à se fissurer. Les analyses convergent désormais. Goldman Sachs estime que le marché des robots humanoïdes pourrait atteindre trente-huit milliards de dollars en 2035, contre six milliards dans ses premières prévisions. D’autres projections vont beaucoup plus loin et voient, à l’horizon 2050, un potentiel de plusieurs milliers de milliards, soit l’équivalent de plusieurs points de PIB mondial.

Surtout, les premiers déploiements réels arrivent. En Oregon, Agility Robotics teste son robot Digit pour gérer des cartons dans les entrepôts de clients comme Amazon. Tesla promet l’usage interne de son robot Optimus dans ses usines avant une commercialisation prévue à partir de 2026. Hyundai annonce que son humanoïde Atlas, développé avec Boston Dynamics, commencera à travailler dans ses usines américaines en 2028, avec un objectif de trente mille unités produites chaque année. Nous entrons dans la phase des pilotes industriels avec des feuilles de route très concrètes et des centaines de millions investis avant les milliards qui vont suivre.

Pourquoi une forme humaine ? Un point demeure mal compris. Les humanoïdes ne triomphent pas parce que les ingénieurs rêvent d’imiter l’humain. Ils avancent parce que le monde a été construit pour des corps humains. Nos usines reposent sur des escaliers étroits, des poignées de porte, des outils pensés pour une main à cinq doigts, des palettes empilées dans des couloirs où les chariots se croisent déjà difficilement. Remanier ces infrastructures coûterait des fortunes. Concevoir un robot qui se glisse dans ce décor sans tout refaire devient alors une stratégie rationnelle. Un humanoïde bien conçu apporte trois atouts décisifs. Il peut se déplacer dans les mêmes espaces que nous. Il peut manipuler les mêmes objets sans redessiner chaque poste de travail. Il peut changer de tâche par simple mise à jour logicielle, là où un robot spécialisé exige un réaménagement complet. Cet argument est challengé par le côté pratique : un robot humanoïde à quatre bras pourra dans un entrepôt porter une caisse avec deux bras et utiliser les deux libres pour faire du pick-in et du pick-out en même temps sans pour autant remettre en cause les explications précédentes donc … Il existe quand même une part d’anthropomorphisme !

En face, les robots industriels gardent de sérieux avantages. Un bras fixe soude plus vite qu’un humanoïde, un robot d’entrepôt dédié décharge les camions avec une efficacité redoutable. La question n’oppose donc pas deux espèces de machines. Elle interroge la frontière entre spécialisation et polyvalence. En réalité, les humanoïdes représentent le pari suivant : si l’on parvient à rendre le corps robotique suffisamment robuste, l’investissement initial plus élevé se compense par une flexibilité inégalée sur la durée.

Ce pari se heurte pourtant à des obstacles très concrets. Les études de McKinsey rappellent trois verrous majeurs. D’abord, l’autonomie énergétique. La plupart des prototypes tiennent entre deux et quatre heures en activité soutenue ce qui reste très loin d’un poste de huit heures. Ensuite, la pauvreté des données physiques. Enseigner à un robot comment laver une salle de bains de mille façons différentes demande des milliards d’exemples, impossibles à collecter sur le terrain. Enfin, la maturité des composants reste insuffisante. Les capteurs tactiles, les actionneurs très compacts, les matériaux pour des articulations durables n’atteignent pas encore la fiabilité exigée par l’industrie. En résumé, nous savons produire un humanoïde qui marche, danse et ouvre une porte devant les caméras. Nous ne savons pas encore produire, à grande échelle, un humanoïde qui visse des boulons huit heures par jour dans une atmosphère poussiéreuse sans tomber en panne tous les mois. L’écart entre la vidéo virale et la fiche de maintenance reste immense. C’est précisément dans cet écart que se joue la décennie qui arrive.

Les forces en présence

Si l’on enlève le vernis marketing, la carte géopolitique de la robotique humanoïde se dessine assez nettement. Sans surprise, les occidentaux vont caricaturer en disant un corps chinois et un cerveau américain. La réalité est bien plus complexe.

D’un côté, la Chine bâtit patiemment le corps des robots mais travaille ardemment sur les cerveaux avec un déficit technologique sur les puces mais pas sur l’intelligence logicielle. De l’autre, les États Unis et leurs alliés concentrent l’essence du cerveau à savoir l’intelligence logicielle et les puces. Cette asymétrie ressemble beaucoup à ce qui s’est produit pour les panneaux solaires ou les batteries. Elle devrait nous inquiéter bien davantage.

La stratégie chinoise fabriquer les corps à la chaîne et capter massivement des données. Pékin a déjà annoncé la couleur. Dans ses lignes directrices, le ministère de ‘ Industrie place les humanoïdes au rang de prochaine technologie de rupture, au même niveau que l’ordinateur personnel ou le smartphone. L’objectif affiché consiste à établir un écosystème national de robots humanoïdes et à lancer la production de masse dans la foulée. En 2024, cent deux humanoïdes issus de dix entreprises différentes se sont réunis dans un centre d’innovation près de Shanghai. Ils ont exécuté des tâches très humaines, faire un lit, visser des boulons, laver de la vaisselle, avec des niveaux de maturité variés mais une même direction. Cette démonstration montre un pays capable de mobiliser rapidement intégrateurs, fabricants de moteurs, fournisseurs de réducteurs, spécialistes des capteurs, ... Les données compilées par Morgan Stanley indiquent déjà que plus de la moitié des entreprises participant à la chaîne de valeur humanoïde sont chinoises de même que près de la moitié des intégrateurs finaux. Surtout, cette domination ne concerne pas uniquement les robots eux-mêmes. Elle englobe les actionneurs de précision, les capteurs de couple, les contrôleurs de moteurs qui équiperont toutes les plateformes y compris occidentales. Autrement dit, le corps du futur travailleur robotisé risque de dépendre, à un niveau intime, des usines chinoises. L’autre avantage du développement rapide en Chine est tout simplement de récolter une masse de données inimaginable de notre environnement physique et des lois qui le régissent. Ces dernières permettront aux intelligences artificielles de faire des progrès remarquables en général et en particulier pour les robots. Il s’agit d’une course là encore à la domination technologique mondiale et la Chine est très bien placée.

Face à cette stratégie intégrée, l’Occident avance par agrégats. Aux États Unis, la course se joue dans un écosystème privé foisonnant. Tesla, Agility Robotics, Figure AI, 1X Technologies, Sanctuary AI et d’autres encore se disputent financements et talents. Des géants comme NVIDIA, Microsoft ou Amazon investissent dans ces acteurs afin de transformer leurs modèles d’IA en intelligence incarnée. Hyundai, groupe coréen, illustre une autre voie. En rachetant Boston Dynamics, il a commencé à construire une chaîne de valeur complète, de la conception des véhicules au développement d’un humanoïde comme Atlas, appelé à intégrer ses propres usines à partir de 2028. Hyundai ne mise pas uniquement sur la robotique. Il combinera IA de DeepMind (Google), puces de NVIDIA et puissance industrielle pour produire des dizaines de milliers de robots par an.

Atlas

L’Europe avance à pas plus mesurés. Elle se positionne comme puissance normative avec l’AI Act, qui encadre les usages de l’intelligence artificielle et définit des exigences de transparence, de sécurité et de responsabilité. Cette ambition éthique peut devenir un levier stratégique. À condition de ne pas se résumer à un code de bonne conduite sans industrie derrière.

Le risque actuel tient dans la fragmentation. Les États Unis tournés vers le logiciel et les modèles de fondation, la Chine concentrée sur le matériel, la production et la captation massive de données et l’Europe focalisée sur la régulation. Chacun avance sur sa jambe favorite. Personne ne maîtrise encore la marche complète.

Une dépendance silencieuse qui rappelle les batteries. La situation présente une ressemblance frappante avec la chaîne des véhicules électriques. Nous avons laissé la production des batteries filer vers l’Asie, puis découvert, trop tard, que la transition énergétique reposait sur des matériaux, des usines et des savoir-faire que nous ne contrôlions plus. Les analyses de McKinsey signalent déjà la même vulnérabilité pour les humanoïdes. De nombreux composants critiques, notamment les actionneurs ou certains capteurs tactiles de précision, sont fabriqués en petit nombre par des fournisseurs asiatiques. Une rupture dans ces chaînes d’approvisionnement pourrait geler le déploiement occidental même avec les meilleurs algorithmes du monde. Nous risquons de réinventer la dépendance pour les corps des machines avec lesquelles nous allons partager bureaux et usines.

De la version 0,5 à la version 1 comment les humanoïdes entreront dans nos vies

Il serait confortable d’imaginer que ce futur se décide d’un seul coup. Une année précise marquée par un basculement brutal. La réalité sera évidemment plus subtile. Les travaux de différents cabinets convergent. Le marché ne va pas exploser en ligne droite. Il se déploiera par vagues, chacune associée à une génération de robots, à des cas d’usage spécifiques et à une baisse progressive des coûts.

Première vague l’humanoïde v0,5 : La première vague correspond à ce que j’appelle l’humanoïde v0,5. Un cheval de Troie très pragmatique. Ces robots exécutent des tâches physiquement exigeantes dans des environnements structurés principalement la logistique et la fabrication. Ils déplacent des cartons, manipulent des pièces, assurent des opérations de manutention dans des zones conçues pour des travailleurs humains mais relativement répétitives. Leur valeur réside dans la capacité à remplacer des tâches classées ennuyeuses, sales, dangereuses, ... Ces postes déjà difficiles à pourvoir, soumis à des taux élevés de rotation, deviennent le terrain d’apprentissage idéal pour la nouvelle génération de robots. Dans ce scénario, la courbe économique commence à se retourner. Le coût unitaire d’un humanoïde pourrait passer de plus de cent cinquante mille dollars aujourd’hui à une fourchette de cinquante à soixante mille dollars à la fin de la décennie selon plusieurs analyses de marché. Le modèle de location en robotics as a service prend alors le relais. Les entreprises paient un loyer mensuel comparable ou inférieur au coût d’un salarié dans certains pays développés. Dans cette phase, neuf robots sur dix se retrouvent dans des entrepôts ou des usines. La société ne les voit presque pas. Pourtant, la structure du travail change déjà.

Deuxième vague l’humanoïde v1, la polyvalence réelle : La deuxième vague se dessine pour la fin de la prochaine décennie. Elle correspond au passage à l’humanoïde v1, le véritable travailleur polyvalent. Cette génération s’appuiera sur des progrès cumulatifs en IA incarnée, en simulation, en vision, en matériaux et en énergie. Les robots combineront modèles de langage, capacités de planification, apprentissage par démonstration et adaptation contextuelle. Ils pourront apprendre une nouvelle tâche en observant un humain ou un robot quelques minutes, puis généraliser cette compétence à des environnements proches. Ils manipuleront des objets plus variés, se déplaceront dans des espaces semi structurés, comme les hôpitaux, les hôtels, les centres commerciaux ou les chantiers. Certains verront là la promesse d’une abondance matérielle. D’autres y liront le début d’une société où le travail humain devient accessoire. Les deux visions passent à côté de l’essentiel à savoir la manière dont nous redéfinirons la valeur sociale du travail humain dans un monde où l’effort physique perdra progressivement son statut de passage obligé.

La fiction adore les robots domestiques. L’imaginaire collectif les voit déjà préparer le dîner, ranger les jouets ou encore veiller sur les personnes âgées. La réalité sera plus lente. Les ingénieurs de sociétés comme Agility Robotics ou 1X Technologies le rappellent régulièrement. Une usine se définit par des règles claires, des équipements de protection, des flux contrôlés, ... Un domicile ressemble plutôt à un chaos organisé. Enfants, animaux, objets qui traînent, meubles déplacés, émotions. Chaque appartement constitue un prototype unique. Les risques de sécurité explosent. Une chute de robot n’a pas les mêmes conséquences sur une dalle en béton et dans un salon avec un enfant de trois ans. Les questions de vie privée deviennent vertigineuses. Un humanoïde domestique collecte en permanence des images, des sons, des gestes, parfois même des signes de vulnérabilité intime. Pour cette raison, les projections les plus prudentes placent l’adoption massive en milieu domestique dans un horizon au-delà de 2030, avec des usages d’abord centrés sur l’assistance aux personnes dépendantes, sous forte supervision humaine, plutôt que sur le robot majordome universel promis par certains discours marketing. Sauf à disposer de quelques révolutions technologiques et algorithmiques.

Ce que cette révolution dit de nous

Derrière les chiffres de marché, la bataille des brevets et les vidéos de robots qui dansent, se joue un enjeu plus intime. L’humanoïde interroge notre propre définition du vivant, de la dignité au travail, de la frontière entre corps et outil.

Un miroir de notre rapport au travail. Depuis la première révolution industrielle, nous avons construit des organisations où l’humain se rapprochait peu à peu de la machine. Tâches répétitives, gestes minutés, scripts commerciaux, indicateurs qui transforment chaque métier en chaîne de montage invisible. Les humanoïdes inversent le miroir. Cette fois, ce sont les machines qui se rapprochent du corps humain. Elles imitent nos postures, se plient à nos outils et adoptent nos rythmes. Le risque serait immense si nous ne changions rien. Sans réflexion collective, nous risquons de glisser vers un scénario où le travail humain se réduit à la supervision et à la correction d’erreurs de robots, pendant que les décisions importantes s’automatisent peu à peu dans des systèmes de pilotage algorithmique. Une forme de déshumanisation silencieuse où l’on ne voit plus d’où vient la norme mais où chacun se contente d’exécuter les consignes d’un logiciel de planification. Pourtant, une autre voie existe. Les humanoïdes peuvent devenir l’occasion de réhabiliter ce que la machine ne sait pas faire. La négociation, l’imagination, l’empathie, la capacité à douter et à changer les règles du jeu. Pour cela, il faudra accepter une idée simple et inconfortable. Nous devons arrêter de voir le travail uniquement comme un flux de tâches. Nous devons le considérer comme un ensemble de décisions, de relations, de responsabilités et dans toute sa merveilleuse complexité. Les tâches transférables à un humanoïde ne sont qu’une partie de l’équation.

La tentation de la digitalocratie. Il y a un autre danger moins visible. La combinaison de robots physiques et d’IA avancée peut renforcer une forme de pouvoir sans visage, ce que j’appelle volontiers la digitalocratie. Dans un entrepôt intégralement robotisé, chaque geste, chaque déplacement, chaque micro-décision se trouve enregistré, analysé, intégré dans un système de gestion global. Lorsque l’on ajoute des humanoïdes capables de circuler partout, on étend cette transparence radicale à des zones entières de la vie économique. Qui contrôle ces flux de données contrôle la manière dont se prennent les décisions. Demain, ce ne sera pas seulement un tableau de bord numérique. Ce seront des armées de corps mécaniques, parfaitement loyaux, mus par des objectifs fixés à distance (Elon Musk a déclaré vouloir avoir son armée de robots). Si ces objectifs répondent uniquement à des logiques financières de court terme, nous aurons construit une machine à maximiser la productivité sans limite dans un monde qui a déjà dépassé plusieurs frontières planétaires. Les humanoïdes ne menacent pas l’humanité parce qu’ils deviendraient conscients mais tout simplement parce qu’ils risquent de pousser jusqu’au bout un système qui considère le vivant comme une variable d’ajustement.

Que faire maintenant

Il est tentant d’adopter deux attitudes extrêmes. L’enthousiasme béat qui voit dans chaque robot une promesse de progrès ou le rejet pur et simple qui condamne ces technologies au nom d’un humanisme de principe. Aucune de ces postures ne nous prépare vraiment au monde qui vient.

D’abord, nous devons arrêter de jouer les spectateurs. L’Europe en particulier ne peut pas se contenter de commenter la course entre États Unis et Chine. Elle doit choisir les segments de la chaîne de valeur où elle souhaite exceller. Actionneurs, capteurs avancés, logiciels de contrôle sûrs, protocoles de sécurité, formation des opérateurs, … Cette politique industrielle ne peut plus reposer seulement sur des subventions dispersées. Elle nécessite une vision articulée qui relie laboratoires, PME, grands groupes et régulateurs. Autrement dit, une stratégie à la hauteur de celle déployée par Pékin dans son programme Made in China 2025.

Ensuite, il devient urgent de refondre notre gouvernance de l’IA incarnée. Les règles qui encadrent déjà les algorithmes dans le monde numérique doivent s’étendre au monde physique. Qui porte la responsabilité en cas de dommage causé par un humanoïde autonome ? Le fabricant du robot, le concepteur du modèle de langage ou l’entreprise qui a défini la mission. Nous ne pouvons pas laisser ces questions se régler uniquement devant les tribunaux après coup. Nous devons instaurer des exigences fortes d’audit des modèles décisionnels utilisés dans les robots, de traçabilité des données utilisées pour leur apprentissage, de droit à l’explication pour les personnes affectées, ... Le corps de métal ne doit jamais devenir un écran opaque qui masque un système de décisions incontrôlé.

Enfin, il nous faut revoir en profondeur ce que nous appelons une compétence. Si les humanoïdes absorbent une part croissante des tâches physiques répétitives, alors nous avons deux choix. Soit nous remplaçons ces tâches par d’autres routines, cognitives cette fois, tout aussi automatisables. Soit nous investissons massivement sur ce que la machine ne sait pas bien faire : pensée critique, capacité à formuler une question pertinente, création de récits communs, coopération entre métiers, lecture systémique des enjeux environnementaux et sociaux, … Les robots humanoïdes n’effacent pas seulement certains postes. Ils révèlent ce qui, dans nos structures, relève du vivant et ce qui n’était déjà qu’un script. L’école, l’université, la formation continue doivent intégrer cette réalité. Apprendre à travailler avec un collègue humanoïde ne se limite pas à piloter un robot. Cela suppose de comprendre ce que l’on veut réellement confier à la machine et ce que l’on tient à garder comme prérogative humaine.

Mais cette révolution ne tient que par un enchevêtrement de dépendances matérielles et énergétiques qui ressemblent déjà à des points d’étranglement. Les humanoïdes ont besoin de moteurs compacts, d’aimants surpuissants, de batteries denses et fiables donc de terres rares extraites en majorité dans quelques régions du monde, souvent en Chine ou en Afrique, avec des chaînes minières opaques et des dégâts écologiques massifs. Ils ont besoin d’un savoir faire ultra pointu en mécatronique, en électronique de puissance, en fabrication de réducteurs, concentré dans une poignée de pays et dans quelques dizaines d’entreprises. Ils ont besoin d’une électricité abondante et relativement bon marché pour alimenter les usines, les data centers, les flottes de robots. Si l’un de ces piliers vacille, un embargo sur certains métaux, une crise énergétique prolongée, une perte de compétences faute de formation, toute la promesse d’abondance se transforme en mirage. Nous risquons de bâtir un futur présenté comme autonome alors qu’il repose sur des ressources critiques sous tension permanente. En clair, un monde truffé d’humanoïdes, mais incapable de les produire ou de les maintenir au moindre choc géopolitique ou climatique.

Reprendre la main avant que les robots ne la prennent pour nous

Les humanoïdes arrivent certes plus lentement que le battage médiatique le laisse entendre mais plus vite que notre capacité collective à les penser. Dans dix ans, il est probable que des millions de robots à forme humaine circuleront dans des entrepôts, des usines, peut être des hôpitaux. Ils ne seront ni des esclaves dociles ni des tyrans mécaniques. Ils seront ce que nous aurons décidé d’en faire. Le défi du siècle consiste à nous rendre plus vivants à travers elles. Les humanoïdes peuvent devenir le bras armé d’une productivité aveugle, qui finit par épuiser les humains comme la planète. Ils peuvent aussi libérer de l’espace pour l’imaginaire, la relation, la décision éclairée, … Tout dépendra de notre lucidité, de notre courage politique, de notre capacité à relier les faits, les signaux faibles, les choix technologiques et les valeurs que nous voulons défendre.

Mieux vaut s’occuper du changement avant qu’il ne s’occupe de nous !


𝐀 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐫 𝐝𝐮 𝟐 𝐚𝐨𝐮̂𝐭 𝟐𝟎𝟐𝟔, 𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞𝐧𝐮𝐬 𝐠𝐞́𝐧𝐞́𝐫𝐞́𝐬 𝐨𝐮 𝐦𝐚𝐧𝐢𝐩𝐮𝐥𝐞́𝐬 𝐩𝐚𝐫 𝐈𝐀 𝐝𝐞𝐯𝐫𝐨𝐧𝐭 𝐞̂𝐭𝐫𝐞 𝐬𝐲𝐬𝐭𝐞́𝐦𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐦𝐚𝐫𝐪𝐮𝐞́𝐬 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥'𝐔𝐧𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐮𝐫𝐨𝐩𝐞́𝐞𝐧𝐧𝐞.

À partir du 2 août 2026, l’espace numérique européen change de nature. Tout contenu créé ou retouché par une intelligence artificielle devra être clairement signalé. Il s’agit d’une tentative de reconstruire la confiance dans un univers saturé de deepfakes et de simulacres.

Le socle juridique se trouve dans l’AI Act, en particulier l’article 50. Ce texte impose des obligations de transparence aux acteurs qui conçoivent des systèmes génératifs et à ceux qui les utilisent pour produire des textes, images, voix ou vidéos pouvant passer pour du contenu humain authentique. L’objectif reste limpide : protéger les citoyens contre la tromperie et la manipulation tout en préservant la circulation de l’innovation.

Qui est concerné ? Toute entreprise qui diffuse du contenu dans l’Union Européenne, de la grande plateforme mondiale au média local, dès lors que l’IA intervient dans la production ou la modification du message. Un article de presse rédigé avec un modèle génératif, une publicité illustrée par une image synthétique, une vidéo où le visage ou la voix d’une personne sont artificiels relèvent de ce champ. Le droit ne vise donc pas seulement les grandes technologies mais le tissu économique complet.

Comment marquer ce contenu ? Le dispositif avance sur deux étages. D’abord le marquage technique par les fournisseurs de systèmes d’IA signatures numériques insérées dans les métadonnées, filigranes invisibles, techniques de traçage robustes pour résister aux retouches. Ensuite l’étiquette visible par le public mention claire indiquant que le texte, l’image ou la vidéo provient d’un système d’IA, posée au plus près du contenu, avant le clic et non au fond d’une politique de confidentialité que personne ne lit. Le projet de code de conduite européen recommande une approche combinée, aucune technique isolée ne suffit.

Concrètement, un média qui publie une interview entièrement générée devra l’indiquer en tête d’article. Une marque qui affiche un mannequin virtuel devra préciser que le corps n’existe pas. Une plateforme qui relaie une vidéo politique créée par IA devra afficher un avertissement persistant. Ces obligations se combinent avec le Digital Services Act, qui impose déjà plus de transparence sur les contenus et les algorithmes de recommandation. En cas de manquement, les sanctions peuvent atteindre plusieurs pourcents du chiffre d’affaires mondial, au même niveau que les autres violations graves de l’AI Act.

Il est urgent de comprendre que ce marquage est une invitation à rééquilibrer la relation entre algorithmes et citoyens, à redonner de la lisibilité à la vérité dans un monde saturé d’images plausibles. La transparence devient un bien commun. Saurons-nous nous en servir pour rendre les humains plus conscients plutôt que simplement mieux informés ?


Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.

Stéphane Amarsy

Métamorphoses

Par Stéphane Amarsy

Stéphane est un entrepreneur visionnaire et un pionnier dans l'intersection de l'intelligence artificielle et de la transformation organisationnelle / sociétale. Fondateur de The Next Mind, il est guidé par une philosophie simple, mais percutante : "Mieux vaut s'occuper du changement avant qu'il ne s'occupe de vous !"

Sa trajectoire professionnelle, marquée par la création d'Inbox, devenue plus tard D-AIM en changeant complétement de business model, des levées de fonds, la fusion avec Splio, et l'élaboration du concept disruptif d'Individuation Marketing, sert de fondation solide à sa nouvelle entreprise. The Next Mind est le fruit de décennies d'expérience dans l'accompagnement de plus de 400 entreprises à travers plus de 30 pays dans leur transformation digitale / data / IA et organisationnelle.

Auteur du livre ​​"Mon Directeur Marketing sera un algorithme"​​, qui est une description de la société qu'il a projetée en 2017, auteurs de nombreuses tribunes, conférencier et intervenant dans plusieurs universités et écoles, il ne se contente pas de prêcher la transformation, il l'incarne. Chaque expérience proposée par Stéphane est inspirée entre autres par son vécu d'entrepreneur. Il pousse à affronter les réalités d'un monde en perpétuels changements. Stéphane est convaincu que la prise de conscience n'est que la première étape ; ce qui compte vraiment, c'est la capacité à agir et à s'adapter.

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