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2028, l'année où le monde bascule (ou pas) Terafab : quand la verticalité devient vertige

Métamorphoses
8 min ⋅ 24/03/2026

Bonjour à toutes et tous,

Nous vivons une époque où les scénarios de science-fiction sont devenus des hypothèses de travail et 2028 se dessine comme une année pivot.

Soit les investissements massifs dans l'IA qui se comptent centaines de milliards produisent enfin des transformations concrètes à grande échelle, dans la santé, l'éducation et le travail intellectuel. Soit les limites énergétiques, réglementaires, sociales deviendront visibles.

Mais voilà, on oublie trop souvent que cette incertitude est civilisationnelle. Qui contrôle les puces contrôle l'intelligence. Qui contrôle l'intelligence contrôle nos vies.

De ce fait, nous devons déterminer qui peut décide de ce qu'elle change, pour qui et au nom de quelles valeurs ?

Ne soyons pas spectateurs. Soyons acteurs. 2028, c'est dans trois ans. C'est demain. Mais c'est suffisant pour infléchir la trajectoire à condition d'agir maintenant.

Stéphane Amarsy

Vous pouvez retrouver cette newsletter en podcast ici


2028, l'année où le monde bascule (ou pas)

Nous vivons une époque étrange car les scénarios de science-fiction deviennent des hypothèses de travail où les investisseurs parient sur des futurs incompatibles entre eux et où un simple rapport financier révèle, mieux qu'un essai philosophique, les lignes de fracture de notre civilisation. Les 3 années qui nous séparent de 2028 peuvent s'écouler dans la continuité rassurante du présent ou encore nous projeter dans un monde que nous reconnaîtrons à peine. Derrière les prévisions de croissance et les courbes d'investissement se dessine une tension fondamentale entre l'accélération technologique et notre capacité collective à en absorber les conséquences.

D'un côté, l'intelligence artificielle ne progresse plus de manière incrémentale. Elle franchit des seuils et se dirige vers des systèmes capables non plus seulement de comprendre le langage, mais de raisonner, de planifier et d'agir de manière autonome dans des environnements complexes. Les investissements massifs dans les infrastructures de calcul (les GPU, les centres de données, l'énergie nécessaire pour faire tourner ces cathédrales de silicium) témoignent d'une conviction simple. L'IA générative est une mutation technique aussi profonde que l'électricité ou Internet. Certainement plus profonde encore, car elle ne transforme pas seulement nos outils. Elle touche en effet à ce qui nous définit : penser, créer, décider. Pour autant, cette accélération ne se déroule pas dans le vide. Elle se heurte heureusement à des résistances, à des limites et non suffisamment à des questions qui ne sont pas techniques mais profondément humaines. À quelle vitesse pouvons-nous intégrer ces bouleversements sans perdre pied ? Comment répartir les gains de productivité sans creuser davantage les inégalités ? Qui contrôle ces systèmes et au nom de quelles valeurs ?

Le paradoxe de la valeur

Il existe un contraste incroyable entre l'immensité des capitaux investis et l'incertitude sur la création de valeur réelle. Des centaines de milliards affluent vers quelques acteurs dominants comme NVIDIA, Microsoft, Google, Amazon sans pour autant savoir si cette course à l'armement computationnel garantit un retour sur investissement ? Ou assistons-nous tout simplement à une bulle spéculative, portée par la peur de rater le train de l'histoire ? L'Histoire nous enseigne que les grandes transitions technologiques sont rarement linéaires. Internet a mis une décennie à transformer réellement l'économie après l'explosion de la bulle de 2000. L'électricité a nécessité des générations pour reconfigurer l'industrie. L'IA suivra-t-elle une trajectoire similaire : promesses exubérantes, désillusion, puis transformation profonde mais progressive ? Ou sommes-nous face à quelque chose de différent, une discontinuité qui rendra caduques les modèles du passé ?

Tout converge pour que 2028 soit l'année pivot. Celle où les investissements massifs commencent à produire des applications concrètes, à grande échelle, dans la santé, l'éducation, le travail intellectuel, la recherche scientifique. Ou au contraire, celle où les limites deviennent visibles : limites énergétiques, limites de données d'entraînement, limites réglementaires ou encore les résistances sociales.

Cette incertitude est avant tout civilisationnelle même si il est extrêmement confortable de la circonscrire à ses dimensions financières et technologiques.

La bataille des infrastructures

Derrière les modèles d'IA se cachent des chaînes logistiques d'une complexité incroyable. Des semi-conducteurs gravés à l'échelle nanométrique fabriqués dans quelques usines à Taïwan et en Corée. Des réseaux électriques sollicités jusqu'à leurs limites. Des data centers qui consomment autant qu'une petite ville. Des câbles sous-marins qui transportent le savoir du monde. Cette matérialité de l'IA, souvent oubliée dans les discours éthérés sur "l'immatériel numérique", devient un enjeu géopolitique de premier plan. Qui contrôle les puces contrôle l'intelligence. Qui contrôle l'énergie contrôle la vitesse de développement. Qui contrôle les données contrôle la direction.

Les États-Unis et la chine ont parfaitement compris cet enjeu. L'Europe hésite encore entre régulation défensive et ambition industrielle. Les investissements dans l'infrastructure de l'IA sont massivement concentrés dans quelques zones géographiques. Cette concentration est à la fois une vulnérabilité et une dépendance. Nous devons repenser notre souveraineté technologique non pas en termes de protectionnisme, mais de capacité à participer à la définition des standards, des architectures, des usages, ... Il ne faut pas subir l'IA conçue ailleurs mais contribuer à façonner celle qui correspondra à nos valeurs démocratiques, à notre conception de la vie privée, à notre rapport au commun et à la protection de notre libre arbitre.

L'humain dans la boucle

Mais concentrons-nous sur ce qui devrait être au cœur de toute réflexion sur 2028. Qu'advient-il du travail humain, de la créativité, du sens que nous donnons à nos existences lorsque des machines peuvent accomplir en quelques secondes ce qui nous prenait des heures, des jours et parfois des années ? Les métiers du savoir sont les premiers concernés par une redéfinition des tâches. Ce qui change à trois ans est la nature profonde du travail humain. Nous allons passer de l'exécution à la supervision, de la production à la curation et de la maîtrise technique à la vision stratégique. C'est une montée en abstraction qui représente aussi un risque d'exclusion pour ceux qui ne pourront pas faire cette transition et encore à condition qu’il y ait une demande suffisamment élevée.

Ici se joue une question de justice. L'IA peut être un levier d'émancipation pour certains et en même temps un outil de précarisation pour d’autres en remplaçant des emplois sans en créer d'équivalents, en concentrant les gains entre les mains de quelques-uns ou en fragmentant davantage le marché du travail. Le choix est politique.

Les signaux faibles du basculement

Identifions plusieurs marqueurs qui indiqueront si 2028 sera effectivement l'année du basculement. L'adoption massive d'agents autonomes dans les entreprises. La percée de l'IA dans la découverte scientifique (protéines, matériaux, médicaments, …). L'intégration de l'IA dans les systèmes éducatifs. La transformation des interfaces homme-machine au-delà de l'écran. Chaque signal porte en lui une bifurcation possible. Des agents autonomes peuvent rationaliser le travail ou le déshumaniser. L'IA scientifique peut accélérer la recherche ou la soumettre aux logiques propriétaires des plateformes. L'IA éducative peut personnaliser l'apprentissage ou standardiser les esprits. Les nouvelles interfaces peuvent enrichir l'expérience ou créer de nouvelles dépendances.

Enfin et surtout, il y a la question de la régulation. 2028 sera aussi l'année où nous saurons si les cadres juridiques mis en place (AI Act européen, Executive Orders américains, réglementations sectorielles) sont suffisants pour orienter le développement de l'IA vers l'intérêt général ou si nous avons laissé le marché seul décider de notre avenir commun.

Façonner 2028 depuis 2026

Nous ne sommes pas spectateurs. Nous sommes acteurs. C'est une chance unique et une responsabilité immense. Ce que nous faisons aujourd'hui (les investissements que nous priorisons, les formations que nous déployons, les régulations que nous votons, les expérimentations que nous menons, …) détermine quel 2028 adviendra. Le scénario optimiste n'est pas écrit d'avance. Le scénario dystopique non plus.

Il nous faut réfléchir autrement. Sortir de la fascination technique pour retrouver la question du projet. Que voulons-nous faire de cette puissance nouvelle ? À quoi voulons-nous que l'intelligence artificielle serve ? Comment voulons-nous vivre dans un monde où les machines pensent ? Ces questions ne peuvent pas être laissées aux seuls ingénieurs, aux seuls financiers, aux seuls régulateurs, aux seuls entrepreneurs, aux seuls politiques, aux seuls leaders. Elles exigent un débat démocratique large et exigeant. Elles appellent une intelligence collective à la hauteur de l'intelligence artificielle que nous construisons. C'est notre travail. Notre responsabilité. Notre liberté.

2028 est dans trois ans. C'est demain. Mais c'est aussi le temps d'une législature, d'un cycle d'innovation, d'une génération d'étudiants formés différemment. C'est suffisant pour infléchir la trajectoire. À condition d'agir maintenant.

Le défi plus que jamais est de rester profondément vivants, libres et responsables, alors que les machines deviennent capables de “penser”. Faisons de cette mutation une augmentation de notre humanité.

Le choix nous appartient encore.


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Terafab : quand la verticalité devient vertige

Elon Musk a donc décidé de fabriquer ses propres puces. Certes pas tout de suite mais l'intention est posée, monumentale voir insolente. Il a présenté Terafab qui est une usine texane capable de produire « un térawatt de puissance de calcul » par an. Le chiffre claque comme une porte qu'on ferme sur vingt ans de dépendance industrielle. Derrière l'annonce, une logique implacable : celui qui contrôle le silicium contrôle le rythme de l'innovation. Celui qui attend son tour dans la file d'attente de TSMC ou Samsung attend aussi que le futur se décide sans lui. Pour autant, cette verticalisation assumée (des fusées aux robots, des satellites aux serveurs, et maintenant des wafers) n'est pas qu'une prouesse d'ingénierie car elle cela touche au politique. Un signal qui dessine les contours d'un capitalisme concentrationnaire, où quelques acteurs possèdent à la fois le cerveau (l'IA), les membres (les robots), l'infrastructure (les data centers) , la circulation de l’information (câbles sous-marins et satellites) et désormais le système nerveux avec les puces elles-mêmes.

Il est urgent de comprendre ce qui se joue ici pour saisir la tension dialectique qui traverse cette annonce entre audace nécessaire et risque systémique, entre accélération technologique et possible capture du commun.

Le silicium comme nouvelle souveraineté

Fabriquons d'abord des puces. L'expression semble désinvolte dans la bouche de Musk. Sauf que « fabriquer une puce », c'est orchestrer l'une des chorégraphies industrielles les plus complexes jamais imaginées par l'humanité. Une fab moderne exige des années de construction, plus de 20 de milliards d'investissement, des milliers d'ingénieurs formés à des processus si précis qu'un grain de poussière peut ruiner une plaque entière.

Musk le sait. Il sait aussi que cette complexité est devenue un goulet d'étranglement stratégique. TSMC produit les puces les plus avancées du monde, mais ses capacités sont limitées, ses priorités multiples et ses délais incompressibles. Samsung investit massivement mais glisse sur ses calendriers. Intel tente un retour mais peine à rattraper son retard. Dans ce paysage saturé, attendre devient un handicap. Construire sa propre fab devient une forme de libération ou d'illusion de libération car pour faire tourner Terafab à la perfection et durablement nécessitera obligatoirement une dépendance à un écosystème mondial de fournisseurs ultra-spécialisés ? L’industrie du silicium est un système où la moindre rupture de chaîne peut paralyser l'ensemble.

Musk parie qu'il peut internaliser ce risque. C'est audacieux. C'est aussi, potentiellement, délirant.

Rappelons que Google a créé ses propres puces mais le géant technologique ne les fabrique pas lui-même.

Je vous ai aussi parlé de la découverte chinoise concernant une puce sans silicium et évidemment le quantique va mettre son grain de sel dans le futur.

Bref, les aléas sont nombreux !

L'IA a déplacé le centre de gravité

Il y a dix ans, les puces étaient des composants. Aujourd'hui, elles sont des ressources stratégiques au même titre que l'énergie ou l'eau. L'IA a transformé le silicium en combustible de civilisation. Entraîner un modèle de langage, faire rouler une flotte autonome, industrialiser un robot humanoïde, tout cela consomme du calcul et ce dernier se mesure désormais en térawatts. Cette métrique « un térawatt de puissance de calcul » mérite qu'on s'y attarde. Elle mélange deux logiques à savoir celle de la performance (combien d'opérations par seconde ?) et celle de l'énergie (combien de watts pour y arriver ?). Elle révèle que nous entrons dans une ère où l'innovation est mesurée en infrastructure et non plus en intelligence. Le génie algorithmique ne suffit plus.

Musk, en annonçant Terafab, ne parle donc pas seulement de puces. Il parle de souveraineté énergétique en ayant la capacité de faire tourner ses propres systèmes sans dépendre du bon vouloir d'un tiers. C'est logique dans un monde où l'IA devient le moteur de l'économie mais c'est aussi profondément inquiétant parce que si l'accès au calcul devient un privilège réservé à ceux qui possèdent leurs propres fabs, alors nous glissons vers un futur à deux vitesses avec ceux qui produisent l'intelligence et ceux qui la consomment, ceux qui façonnent les algorithmes et ceux qui les subissent.

La verticalité comme acte politique

Terafab est un manifeste qui dit : « Je ne veux plus attendre. Je ne veux plus dépendre. Je veux contrôler toute la chaîne, de l'idée au silicium, du prototype au produit fini. » Cette logique de verticalité absolue traverse déjà l'empire Musk car Tesla produit ses batteries, ses moteurs et ses logiciels. SpaceX fabrique ses fusées, ses moteurs Raptor et ses satellites Starlink. xAI entraîne ses modèles sur ses propres clusters. Et maintenant, Terafab viendrait fermer la boucle. C'est séduisant voir presque irrésistible parce que la verticalité permet d'accélérer et d'optimiser sans friction externe. Elle libère de la dépendance à des fournisseurs. Dans un monde où la vitesse est devenue un avantage compétitif décisif, la verticalité semble être la seule réponse rationnelle.

Nous ne pouvons plus esquiver le choix d’une limite dans cette concentration. Jusqu'où tolérons-nous qu'un seul acteur possède à la fois les modèles d'IA, les robots qui les incarnent, les satellites qui les connectent, les data centers qui les font tourner… et maintenant les puces qui rendent tout cela possible ? La verticalité peut être une force d'innovation. Elle peut aussi devenir une structure de pouvoir. Un pouvoir économique, certes, mais aussi un pouvoir politique au sens où elle redéfinit qui a accès à quoi, qui peut créer quoi, qui peut imaginer quoi.

Le futur se fabrique mais avec qui ?

Musk a raison sur un point fondamental : le futur se fabrique. Il se construit, brique par brique, puce par puce, expérience après expérience. Et dans cette logique, Terafab incarne une forme de courage industriel avec un pari de plus de vingt milliards pour ne plus subir les délais des autres. Mais le futur, justement, ne se fabrique pas seul. Il se fabrique dans des écosystèmes ouverts où la concurrence stimule l'innovation, où la régulation protège les communs et où la transparence permet le débat. Or, la verticalité radicale risque d'assécher ces écosystèmes en transformant l'innovation en monopole, la compétition en domination et l'audace en capture. Enfin et surtout, elle pose une question de finalité. À quoi sert toute cette puissance de calcul ? À rendre les voitures plus sûres ? À explorer l'espace ? À industrialiser des robots qui libèrent l'humain des tâches ingrates ? Ou à concentrer un pouvoir inédit entre les mains de quelques-uns pour leur bon vouloir ?

Un pari sur le temps long

Construire Terafab prendra du temps certainement plus que ce que Musk annonce. Les délais de construction d'une fab obéissent à des lois physiques, chimiques et surtout humaines. On ne fait pas pousser une usine de semi-conducteurs comme on accélère le développement d'un logiciel. Et c'est là que réside le vrai test. Musk devra accepter ce qu'il déteste le plus à savoir la patience. Il devra accepter que le silicium résiste, que les rendements stagnent, que les machines tombent en panne, que les ingénieurs partent, que les coûts explosent. Il devra accepter que le futur, même celui qu'on fabrique, garde une part d'imprévisibilité. et plus que tout, il faudra le contraindre à accepter ce que nous aurons collectivement décidé si on se donne les moyens d’être acteurs de nos futurs.

C'est une chance unique et tout dépendra de notre capacité collective à ne pas laisser la verticalité devenir vertige. Le futur se fabrique. Encore faut-il décider qui le fabrique, pour qui, et avec quelles limites.


Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.

Stéphane Amarsy

Métamorphoses

Par Stéphane Amarsy

Stéphane est un entrepreneur visionnaire et un pionnier dans l'intersection de l'intelligence artificielle et de la transformation organisationnelle / sociétale. Fondateur de The Next Mind, il est guidé par une philosophie simple, mais percutante : "Mieux vaut s'occuper du changement avant qu'il ne s'occupe de vous !"

Sa trajectoire professionnelle, marquée par la création d'Inbox, devenue plus tard D-AIM en changeant complétement de business model, des levées de fonds, la fusion avec Splio, et l'élaboration du concept disruptif d'Individuation Marketing, sert de fondation solide à sa nouvelle entreprise. The Next Mind est le fruit de décennies d'expérience dans l'accompagnement de plus de 400 entreprises à travers plus de 30 pays dans leur transformation digitale / data / IA et organisationnelle.

Auteur du livre ​​"Mon Directeur Marketing sera un algorithme"​​, qui est une description de la société qu'il a projetée en 2017, auteurs de nombreuses tribunes, conférencier et intervenant dans plusieurs universités et écoles, il ne se contente pas de prêcher la transformation, il l'incarne. Chaque expérience proposée par Stéphane est inspirée entre autres par son vécu d'entrepreneur. Il pousse à affronter les réalités d'un monde en perpétuels changements. Stéphane est convaincu que la prise de conscience n'est que la première étape ; ce qui compte vraiment, c'est la capacité à agir et à s'adapter.

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