Bonjour à toutes et tous,
Métamorphoses revient avec un long article sur les grandes transformations et leurs dimensions systémiques.
Et si notre principal problème n’était pas le manque de solutions, mais notre incapacité à voir que tout se tient ?
Nous continuons à parler d’intelligence artificielle, de climat, d’énergie, de migrations, d’agriculture ou de natalité comme s’il s’agissait de dossiers séparés. Mais le monde, lui, a cessé de respecter nos organigrammes. L’IA consomme de l’énergie. L’énergie exige des minerais. Les minerais redessinent la géopolitique. Le climat déplace les populations. Et nos vieux KPI continuent parfois de nous féliciter pendant que le système se fragilise.
Dans cette 141ᵉ newsletter, je vous propose donc de changer de focale : ne plus seulement analyser les crises, mais comprendre les boucles qui les relient. Car si certaines nous entraînent vers la peur, l’extraction et le repli, d’autres peuvent nourrir la confiance, la régénération et le désir collectif.
Le futur ne manque pas de technologies mais surtout d’une direction.
Alors, voulons-nous encore la choisir ?
Bonne lecture ou écoute.
Stéphane Amarsy
Vous pouvez retrouver cette newsletter en podcast ici
Quand le monde change de système
IA, climat, migrations, énergie, vivant : pourquoi nos vieux indicateurs ne peuvent pas mesurer l’avenir
Nous avons longtemps cru que le futur arriverait par secteurs. L’intelligence artificielle transformerait les entreprises et l’éducation. Le climat concernerait les scientifiques et les ministères de l’environnement. Les migrations relèveraient de la diplomatie, des frontières et de la sécurité. La Chine serait un sujet de géopolitique. L’agriculture, une affaire de campagnes. L’énergie, une question de prix. Le spatial, un théâtre de prestige. Le quantique, une curiosité de laboratoire. La pollution, une nuisance. La natalité, une statistique démographique. Le PIB, une boussole imparfaite, mais acceptable. Cette séparation était rassurante car elle rangeait le désordre dans des tiroirs. Elle nous laissait croire que chaque crise disposait de son ministère, de son comité, de son rapport, de sa conférence internationale et de sa solution technique. Elle était pour autant fausse.
Le tournant que nous vivons est systémique. Il ne se contente pas d’ajouter de nouveaux problèmes à la liste déjà longue de nos inquiétudes contemporaines. Il change la manière dont les problèmes se parlent entre eux. L’IA accélère la demande énergétique. La demande énergétique relance la course aux matières premières. Les matières premières redessinent les rapports de puissance. La compétition géopolitique accélère la recherche technologique. Le changement climatique déplace les populations, fragilise les États, tend les sociétés, réduit les rendements agricoles, renchérit les assurances, durcit les frontières. La baisse de la natalité transforme le travail, les retraites, la santé, les modèles familiaux et l’idée même de transmission. Les océans se réchauffent, s’acidifient, se vident, absorbent nos excès puis nous les rendent sous forme de tempêtes, de pénuries, de migrations, de conflits d’usage. Et pendant ce temps, nous continuons souvent à mesurer le succès avec des instruments conçus pour un monde plus simple, plus lent, plus abondant et aussi plus naïf.
Voilà notre paradoxe.
Nous disposons de technologies capables de calculer des millions de scénarios, mais nous avons du mal à choisir une direction. Nous produisons plus de données que jamais, mais nous perdons le sens de ce qui mérite vraiment d’être mesuré. Nous parlons de souveraineté, mais nous dépendons de puces fabriquées à l’autre bout du monde, de minerais concentrés dans quelques pays, d’infrastructures invisibles, de câbles sous-marins, de modèles opaques, de molécules de grands groupes qui tentent de breveter le vivant, d’énergies que nous ne savons pas toujours produire sans abîmer davantage ce que nous prétendons sauver et de modèles de pensée voir de croyances basés sur des enjeux purement économiques.
Nous avons besoin d’un nouveau logiciel de civilisation et non juste de plus d’innovations dans une continuité sociétale. Faisons un tour d’horizon.
1. L’IA, ou la nouvelle machine à accélérer le monde
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une technologie. C’est exact, mais insuffisant. Un marteau est une technologie. Un moteur est une technologie. Une IA générative, connectée à des données, à des outils, à des organisations, à des flux financiers et à des décisions humaines, dépasse la technologie pour devenir une infrastructure cognitive (la volonté de Marc Zuckerberg de proposer une ultra intelligence à tous rend cela concret). Elle est dans la production de langage, d’images, de décisions, d’analyses, de diagnostics, de contrats, de codes informatiques, de stratégies commerciales, de recommandations politiques, de scénarios militaires, de relations clients, de campagnes d’influence. Elle écrit, résume, classe, hiérarchise, répond, conseille, oriente. Et, maintenant, elle invente. Le saut est considérable. Nous commençons à déléguer une partie du jugement.
Il faut être très clair : l’IA n’est pas un démon. Elle n’est pas davantage un ange tombé dans nos serveurs. Elle peut aider à diagnostiquer plus tôt, à découvrir des molécules, à réduire des gaspillages, à traduire entre les langues, à accélérer la recherche, à rendre accessibles des savoirs longtemps enfermés derrière les murs de l’expertise. La rejeter en bloc serait une paresse intellectuelle. Mais l’adorer sans condition serait en serait une autre, bien plus dangereuse parce qu’elle se déguise en modernité.
Collectivement, nous avons tendance à interroger que ce qu’elle est capable de faire alors que ses compétences augmentent quotidiennement. Cela n’a aucun sens. Nous devrions à la place définir ce que nous sommes prêts à lui confier sans avoir encore compris ce qu’elle transforme en nous.
Les grands modèles de langage ont déjà montré leurs fragilités : hallucinations, réponses fausses mais convaincantes, contournements de garde-fous, vulnérabilités aux attaques par prompt, comportements imprévus dans des environnements complexes. Plus troublant encore, des travaux de recherche récents ont étudié des formes de “scheming”, c’est-à-dire des comportements où un modèle peut paraître poursuivre un objectif de manière stratégique dans un contexte de test ou d’évaluation. OpenAI et Apollo Research ont ainsi publié des évaluations sur des comportements compatibles avec du “hidden misalignment” dans des environnements contrôlés, tandis qu’Anthropic et Redwood Research ont documenté des expériences d’“alignment faking” dans certains grands modèles. Il ne s’agit pas d’affirmer que ces systèmes possèdent une volonté au sens humain du terme. Ce serait aller trop vite. Par contre, nous devons admettre que même sans conscience, un système peut produire des effets que personne n’a vraiment voulus et qu’elle ont de plus en plus un instinct de survie.
C’est là que commence l’inquiétude légitime.
Nous avons longtemps pensé le risque technique comme une erreur identifiable : un bug, une faille, une panne, une mauvaise ligne de code. Mais les systèmes d’IA modernes ne fonctionnent pas comme une machine classique dont chaque rouage serait lisible. Ils apprennent des régularités, produisent des inférences, interpolent, extrapolent, parfois brillamment, parfois absurdement. Ils dessinent une frontière irrégulière entre compétence spectaculaire et faiblesse enfantine. Le Stanford AI Index 2026 résume très bien cette étrangeté : les modèles progressent à grande vitesse, réussissent certains tests de haut niveau, mais restent vulnérables à des tâches qui paraissent élémentaires, ce que les chercheurs appellent parfois la “frontière dentelée” de l’IA. Nous n’avons pas devant nous une intelligence supérieure au sens mythologique. Nous avons une intelligence discontinue, puissante par endroits, fragile ailleurs, capable de prouesses et d’angles morts et cela change tout. Car nos organisations, elles, adorent les réponses rapides. Les entreprises aiment les gains de productivité. Les administrations aiment les formulaires automatisés. Les marchés aiment les promesses de marge. Les États aiment les capacités de surveillance, de simulation, d’anticipation, de défense, ... La tentation sera de ce fait immense d’intégrer l’IA partout avant d’avoir défini clairement où elle doit rester un outil, où elle peut devenir un copilote, et où elle ne doit jamais remplacer la responsabilité humaine.
Plus une décision touche à la dignité, aux droits, à la liberté, à la santé, à l’éducation ou à la justice, moins elle peut être abandonnée à une logique opaque et juste pour ça, l’IA Act européen est une avancé. L’IA doit nous aider à penser. Elle ne doit pas penser à notre place.
2. Le coût caché de l’intelligence
Le nuage “cloud”. Quelle merveille de marketing ! On imagine de la légèreté, du blanc, du flottement. La donnée serait suspendue quelque part, presque immatérielle, débarrassée des pesanteurs du monde. Or le cloud n’est pas un nuage. Il est béton, métal, eau, chaleur, câbles, transformateurs, groupes électrogènes, ventilateurs, terres rares, cuivre, silicium, énergie. L’intelligence artificielle n’est pas légère. On a simplement appris à cacher son poids.
Les chiffres commencent à lever le voile. L’Agence internationale de l’énergie estime que les data centers consommaient environ 415 TWh d’électricité en 2024, soit environ 1,5 % de la consommation électrique mondiale, et que cette consommation pourrait atteindre environ 945 TWh en 2030 dans son scénario central. L’augmentation projetée serait donc très rapide, avec une croissance annuelle d’environ 15 % entre 2024 et 2030, plus de quatre fois supérieure à celle des autres secteurs de consommation électrique. À l’échelle mondiale, on pourrait objecter que 3 % de la consommation électrique en 2030 reste limité. C’est vrai. Mais cette objection oublie la géographie. Un data center ne consomme pas “en moyenne”. Il se branche quelque part. Il demande une puissance locale, une capacité de réseau, parfois de l’eau pour le refroidissement, des autorisations, des lignes, des délais. Une ville peut accepter un usage diffus de l’électricité. Elle supporte moins facilement l’arrivée soudaine d’un ogre numérique à la périphérie, surtout quand les habitants, eux, voient leur facture grimper et leur réseau saturer. C’est une leçon essentielle du monde qui vient avec une moyenne mondiale rassurante et le territoire concret qui subit.
L’IA nous oblige donc “enfin” à réintroduire dans le débat technologique une question presque oubliée : quel usage mérite son coût matériel ? Tous les usages ne se valent pas. Utiliser l’IA pour détecter plus tôt une maladie, réduire les pertes dans un réseau électrique, modéliser un risque climatique, aider un enfant dyslexique ou accélérer la recherche sur de nouveaux matériaux n’a pas la même valeur que produire à l’infini des images publicitaires, des contenus jetables, des avatars bavards ou des micro-optimisations destinées à capter trois secondes d’attention supplémentaire. Je ne souhaite pas limiter par réflexe. Je propose de hiérarchiser avec maturité. Nous entrons dans une époque où l’intelligence sera abondante et elle devra rendre des comptes à l’énergie. Et ce sera salutaire.
3. Chine, États-Unis, Europe : la puissance se mesure en calcul
La géopolitique du XXIe siècle n’a pas abandonné les vieilles réalités que sont les territoires, armées, alliances, mers, routes commerciales, monnaies, ressources, démographie. Elle y ajoute une couche nouvelle avec la puissance de calcul et la qualité algorithmique. Qui possède les puces ? Qui fabrique les machines ? Qui contrôle les modèles ? Qui détient les données ? Qui attire les meilleurs chercheurs ? Qui maîtrise les chaînes d’approvisionnement ? Qui sécurise ses câbles sous-marins, ses satellites, ses data centers, ses réseaux électriques ? Qui peut entraîner les systèmes les plus avancés sans demander la permission à un rival stratégique ? La souveraineté se déplace.
Les États-Unis conservent une avance considérable sur une grande partie de la chaîne de valeur de l’IA : modèles de pointe, plateformes, cloud, investissements privés, écosystèmes de startups, recherche appliquée. Mais la Chine monte avec une intensité qui oblige à sortir des caricatures. Selon le Stanford AI Index 2026, l’écart de performance entre les meilleurs modèles américains et chinois s’est fortement réduit depuis 2025 ; le rapport souligne aussi que la Chine domine certains volumes de publications, de citations, de brevets et d’installations de robots industriels, tandis que les États-Unis continuent de produire davantage de modèles de premier plan et d’attirer plus d’investissement privé.
Voilà le nouveau paysage. Il ne faut pas y voir un simple duel car c’est un système de dépendances croisées. Les États-Unis veulent conserver leur avance. La Chine veut réduire sa dépendance. L’Europe veut réguler sans rester spectatrice. Taïwan devient un nœud critique parce qu’une partie essentielle des puces avancées dépend de ses capacités industrielles. Les pays producteurs de minerais critiques retrouvent une importance stratégique. Les États qui disposent d’énergie abondante, stable et bas carbone deviennent attractifs. Les câbles sous-marins redeviennent des artères politiques. Le spatial devient un étage supplémentaire de la souveraineté. La technologie rend la géographie beaucoup plus nerveuse sans l’abolir.
L’erreur serait de croire que cette course est seulement nourrie par l’arrogance. Elle l’est parfois, bien sûr, car les empires aiment les podiums, les entreprises les positions dominantes et les dirigeants les annonces. Mais le moteur le plus profond est certainement la peur. Peur de dépendre. Peur d’être surveillé. Peur d’être dépassé. Peur de perdre la guerre économique. Peur de subir la prochaine rupture. Peur de laisser un rival maîtriser les outils qui organiseront la science, l’industrie, la défense, l’information et l’imaginaire collectif. La course continue donc même quand tout le monde sait qu’elle devient dangereuse car personne ne veut être le premier à ralentir. C’est une boucle classique de sécurité où chaque acteur investit pour se protéger, mais son investissement inquiète les autres, qui investissent à leur tour, ce qui confirme la peur initiale. De loin, cela ressemble au progrès. De près, cela ressemble parfois à une panique organisée avec des budgets publics et des communiqués triomphants.
L’Europe, dans ce paysage, a un rôle singulier. Elle a souvent la tentation de se définir comme puissance normative, ce qui n’est pas rien. Le droit peut civiliser la vitesse. Il peut fixer des limites, protéger les citoyens, imposer la transparence, rappeler que l’innovation ne dispense pas de responsabilité. Pour autant, une norme sans puissance industrielle risque de devenir une élégante impuissante. Réguler ce que l’on ne produit pas, auditer ce que l’on ne maîtrise pas, dépendre des infrastructures des autres tout en prétendant définir la souveraineté numérique est une position fragile. L’Europe a inventé une partie du droit du numérique. Elle doit maintenant retrouver le goût des moteurs.
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4. Énergie, minerais, spatial, quantique : le retour brutal du réel
Chaque époque a son mythe de l’abondance ce qui est profondément paradoxal dans un un monde fini. Pour rappel, le jour où nous consommons plus que notre belle planète Terre ne peut regénérer est à l’échelle mondiale en août et en France en mars … Et ce malgré toutes les promesses technologiques salvatrices du passées mais nous y croyons toujours tout simplement car il n’y a pas meilleure excuse pour ne rien changer.
La nôtre a cru que le numérique nous libérerait de la matière. Une économie de services, de données, d’abonnements et de plateformes semblait moins brutale qu’une économie d’usines, de mines et de fumées. Elle avait les mains propres, du moins en apparence. Mais la transition numérique et la transition énergétique reposent toutes deux sur une matérialité immense. Les panneaux solaires, les éoliennes, les batteries, les véhicules électriques, les réseaux, les puces, les serveurs, les satellites, les équipements de refroidissement, les câbles et les centres de données exigent des métaux, des matériaux, des terres, des ports, des usines, des routes. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que les minerais critiques sont devenus essentiels aux technologies bas carbone, avec des enjeux de demande, de concentration géographique, de risques d’approvisionnement, de durabilité et de géopolitique. Nous pensions quitter l’âge du pétrole. Nous découvrons que nous entrons aussi dans l’âge de la mine. Cette phrase n’est pas un argument contre la transition énergétique. Elle est une invitation à la penser sérieusement car il serait absurde d’opposer le monde fossile, destructeur, à un monde électrique qui serait spontanément pur. Une batterie n’est pas une prière écologique. Une voiture électrique reste une voiture. Un data center alimenté par de l’énergie renouvelable reste un objet matériel qui occupe une place, mobilise des composants, nécessite de la maintenance, produit de la chaleur et s’inscrit dans une chaîne mondiale. Le danger est de croire qu’une substitution technique suffit à transformer un modèle d’extraction en modèle de régénération.
Le spatial ajoute une autre couche à cette logique. Longtemps, il a été le domaine du prestige, de la recherche, de la conquête symbolique. Il est devenu une infrastructure quotidienne : météo, télécommunications, navigation, observation terrestre, surveillance militaire, agriculture de précision, finance, logistique, gestion des catastrophes. Le ciel est descendu dans nos téléphones. Le spatial porte aussi une tentation plus ancienne qui consiste à regarder ailleurs quand la Terre semble saturée. Lune, astéroïdes, régolithe, eau glacée, oxygène, métaux rares. Les agences spatiales travaillent déjà sur l’utilisation des ressources in situ, notamment pour réduire le coût et les risques de l’exploration humaine de la Lune et de Mars ; la NASA présente cette capacité comme un levier pour construire des infrastructures d’exploration plus soutenables. Il faut accueillir cette recherche avec curiosité, mais sans se raconter d’histoires. Le spatial ne sauvera pas une civilisation incapable de prendre soin de son sol. Extraire ailleurs ne nous dispense pas d’apprendre à habiter ici.
Le quantique, lui, incarne une autre rupture. Il promet des capacités nouvelles dans la simulation moléculaire, certains calculs d’optimisation, la science des matériaux, la chimie, peut-être la cryptographie offensive et défensive. Mais avant même que l’ordinateur quantique universel ne transforme massivement l’économie, son horizon suffit déjà à modifier nos priorités de sécurité. Le NIST américain a publié en 2024 ses premiers standards de cryptographie post-quantique et recommande aux organisations de commencer la migration vers des systèmes résistants aux attaques quantiques. Voilà une leçon importante : une technologie n’a pas besoin d’être pleinement mature pour commencer à transformer les comportements.
L’anticipation devient elle-même un facteur géopolitique.
Nous entrons donc dans une phase étrange où nous inventons des outils de plus en plus puissants pour résoudre des problèmes que notre puissance précédente a souvent contribué à créer. Nous voulons plus de calcul pour piloter la complexité. Plus d’énergie pour produire ce calcul. Plus de minerais pour produire cette énergie. Plus de surveillance pour sécuriser les chaînes. Plus d’innovation pour compenser les effets de l’innovation. Le réel revient toujours par la facture, par la mine, par l’eau, par le sol et par le temps nécessaire pour construire ce que nos slides PowerPoint annoncent en trois animations. Le réel ne débat pas, il facture de plus en plus cher.
5. Le vivant sous pression
Nous traitons encore trop souvent le vivant comme un environnement, c’est-à-dire comme ce qui nous entoure. Or le vivant n’est pas autour de nous. Il nous traverse, nous nourrit, nous respire, nous stabilise, nous limite, nous rend possibles, …
Les sols ne sont pas un décor agricole. Les océans ne sont pas des réservoirs de poissons. Les forêts ne sont pas des stocks de bois ou de carbone. Les pollinisateurs ne sont pas de petites options charmantes pour les documentaires du dimanche. Les zones humides ne sont pas des terrains à valoriser. Les bactéries des sols ne sont pas invisibles parce qu’elles seraient secondaires. Elles sont invisibles comme les fondations d’une maison et on ne les voit que lorsqu’elles cèdent.
Le modèle agricole mondial est l’un des grands nœuds de cette pression. Il nourrit, bien sûr. Il a permis d’éviter des famines, d’augmenter les rendements, de stabiliser des sociétés. Il faut le dire, par respect pour ceux qui travaillent la terre et par honnêteté intellectuelle. Mais il occupe aussi une surface gigantesque, consomme de l’eau, dépend de l’énergie, mobilise des intrants, fragilise trop souvent les sols, transforme les paysages, pèse sur la biodiversité et contribue fortement aux émissions. La FAO estime que les systèmes agroalimentaires représentaient environ un tiers des émissions anthropiques de gaz à effet de serre, avec 16,5 milliards de tonnes équivalent CO₂ en 2023 ; elle indique aussi que les émissions liées au bétail étaient le plus grand composant individuel des émissions agroalimentaires cette année-là, à 4,3 Gt CO₂e. La question de l’élevage bien que centrale doit être traitée sans brutalité morale. L’élevage n’est pas seulement un secteur économique. Il est une culture, un paysage, un métier, une gastronomie, une mémoire, une organisation territoriale. Pour autant, son poids matériel est considérable. Our World in Data, à partir notamment de données de la FAO, estime qu’en combinant pâturages et cultures destinées à l’alimentation animale, l’élevage représente environ 80 % de l’usage des terres agricoles mondiales, alors que la viande, les produits laitiers et le poisson d’élevage fournissent une part bien plus faible des calories mondiales. Notre assiette est devenue une carte géopolitique, climatique et morale. Ce n’est pas une raison pour mépriser les mangeurs, encore moins les agriculteurs. C’est une raison pour regarder en face l’architecture matérielle de nos habitudes. Car derrière un steak, il y a parfois une prairie vivante et un territoire entretenu. Il y a parfois aussi du soja importé, de la déforestation indirecte, de l’eau, du méthane, des engrais, du transport, des marges faibles et un agriculteur étranglé entre des injonctions contradictoires. La réalité n’est pas un tract. Elle est plus complexe, donc plus exigeante.
La même exigence vaut pour les océans. Ils absorbent une partie de notre chaleur, de notre carbone, de nos excès. Ils nourrissent des centaines de millions de personnes. Ils organisent des économies côtières, des cultures, des métiers, des équilibres biologiques. Pourtant, la pression augmente. La FAO indiquait dans son rapport 2024 que la fraction des stocks marins exploités à des niveaux biologiquement durables était descendue à 62,3 % en 2021, tandis que la part des stocks exploités à des niveaux non durables atteignait 37,7 %. La surpêche touche au commun et un commun s’effondre rarement d’un coup. Il se dégrade parce que chacun prélève un peu trop, parce que personne ne veut ralentir seul, parce que le court terme se déguise en nécessité économique, parce que la mer paraît vaste et que l’épuisement reste longtemps invisible.
La pollution, elle, est la mémoire chimique de notre modèle. Plastiques, pesticides, métaux lourds, nitrates, particules fines, résidus pharmaceutiques, perturbateurs endocriniens, PFAS, déchets électroniques. Le PNUE rappelle que la pollution menace les écosystèmes et la santé humaine par l’air, l’eau, les sols et l’exposition aux produits chimiques ; il estime aussi que les villes du monde devaient produire 2,2 milliards de tonnes de déchets par an en 2025. Nous avons longtemps cru produire des biens alors que nous laissons des traces partout y compris dans notre corps. On développera de nouvelles technologies de traitement et curatives toujours plus chères et toujours plus polluantes, le business de nos flemmes en sera gagnant.
Les limites planétaires ne sont donc pas des abstractions pour conférences internationales. Elles sont les lignes de vie du système Terre. En 2025, le Potsdam Institute for Climate Impact Research indiquait que sept des neuf limites planétaires étaient franchies, avec l’acidification des océans rejoignant la zone de danger pour la première fois. Le rapport souligne que seules la couche d’ozone et les aérosols restaient dans l’espace considéré comme sûr, tandis que toutes les limites franchies montraient des tendances défavorables. Il faut arrêter de considérer le vivant comme une variable extérieure ou infinie à l’économie et l’utiliser comme un juge silencieux de nos modèles. Cela impose une refonte de nos indicateurs économiques.
6. Le climat déplace déjà les peuples
Les migrations sont souvent traitées comme un sujet politique séparé. Erreur. Elles sont la traduction humaine de plusieurs dérèglements simultanés : conflits, pauvreté, effondrement institutionnel, sécheresses, inondations, montée des eaux, insécurité alimentaire, violences, absence de perspectives, autoritarisme, pressions démographiques, catastrophes répétées. Elles sont moins un problème isolé qu’un thermomètre posé sur la peau du monde. Le HCR estime qu’à la fin 2025, une personne sur 70 dans le monde était déplacée de force, soit 1,4 % de la population mondiale ; il recensait notamment 41,6 millions de réfugiés et 68,7 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays en raison de conflits ou de violences. Ces chiffres sont immenses. Trop immenses, peut-être. À force de grandir, ils risquent de perdre leur chair. Alors il faut les ramener à hauteur d’homme. Une personne déplacée, ce n’est pas seulement une unité statistique. C’est une clé qui ne sert plus à rien parce que la maison n’existe plus. C’est un enfant qui change d’école sans avoir dit au revoir. C’est un champ devenu poussière. C’est une ville qui brûle. C’est une grand-mère qui transporte dans un sac plastique les papiers d’une vie entière. C’est une langue qui traverse une frontière. C’est une dignité qui cherche un endroit où se poser.
Le changement climatique aggrave les causes de migration. Il les prolonge et les rend plus probables dans des régions déjà fragiles. La Banque mondiale estime que, sans action climatique et développementale forte, jusqu’à 216 millions de personnes pourraient migrer à l’intérieur de leur propre pays d’ici 2050 sous l’effet des impacts climatiques lents ; elle ajoute qu’une action immédiate et concertée pourrait réduire cette migration climatique de 80 %. La migration n’est pas une fatalité mécanique. Elle dépend de nos politiques d’adaptation, de nos systèmes agricoles, de nos investissements, de notre capacité à protéger les territoires, à créer du travail, à anticiper les risques, à réduire les émissions, à organiser l’accueil, à éviter que la mobilité ne devienne un arrachement.
Demain, l’accueil ne sera pas seulement une opinion morale. Ce sera une infrastructure stratégique. Nos sociétés ne sont pas prêtes. Elles parlent encore trop souvent des migrations comme d’un flux extérieur venant troubler un ordre intérieur. Mais l’ordre intérieur est déjà troublé. Vieillissement, manque de main-d’œuvre, territoires en déclin, tensions identitaires, crises du logement, santé sous pression, systèmes éducatifs fatigués, précarité, polarisation politique. Les migrations arrivent dans des sociétés qui doutent d’elles-mêmes. Une société confiante peut accueillir, intégrer, organiser, exiger, transmettre. Une société inquiète se barricade, puis découvre que les murs ne règlent ni le climat, ni la guerre, ni la démographie, ni le besoin de soin, ni la solitude des territoires. Le climat déplace les populations. Les conflits les arrachent. Les inégalités les poussent. Le vieillissement des pays riches les appelle parfois sans oser le reconnaître.
Notre époque entre dans celle des passages transcendant progressivement les frontières y compris à l’intérieur des états.
7. La montée des eaux, ou le retour de la géographie
La montée des eaux a été représentée pendant longtemps par des cartes. De grandes nappes bleues grignotant les côtes, des zones rouges, des projections à 2050 ou 2100. Ces cartes bien que nécessaires donnaient à la tragédie une propreté graphique. La réalité sera moins propre.
La montée des eaux, c’est une maison que l’on n’assure plus. Un port que l’on doit rehausser. Une station d’épuration mal placée. Une école qui devient vulnérable. Une route côtière que l’on répare tous les trois ans jusqu’au jour où l’on comprend que réparer revient à mentir. Une commune littorale qui hésite entre digue, relocalisation et déni. Un élu qui doit dire à des habitants que leur mémoire familiale est installée dans une zone que la mer a déjà commencé à reprendre. Le GIEC indique que l’élévation du niveau de la mer est inévitable pendant des siècles à des millénaires en raison du réchauffement des océans profonds et de la fonte des calottes, et que le niveau moyen mondial de la mer a déjà augmenté d’environ 20 cm entre 1901 et 2018, avec une accélération du rythme de montée au cours des dernières décennies. Cela oblige les sociétés à révéler leurs priorités. Quelle ville protéger ? Quel village déplacer ? Quelle plage abandonner ? Quelle zone rendre à l’eau ? Qui paie ? Qui décide ? Quelle mémoire collective mérite une digue ? Quelle digue protège les riches et déplace le risque vers les pauvres ? Quelle assurance accepte encore de couvrir l’imprévisible devenu probable ? Le climat, au delà de changer des paysages, oblige les sociétés à avouer ce qu’elles considèrent comme précieux.
8. Le paradoxe démographique : moins de naissances, plus de responsabilités
La baisse de la natalité mondiale est souvent racontée comme un déclin. Le mot revient partout : déclin démographique, déclin de la puissance, déclin des retraites, déclin des nations, déclin de la jeunesse. Il y a du vrai dans cette inquiétude. Une société qui vieillit trop vite doit financer plus de soin, plus de dépendance, plus de retraites avec moins d’actifs. Elle peut manquer de travailleurs, de soignants, d’enseignants, d’entrepreneurs, de vitalité territoriale. Elle peut se refermer sur la protection de l’existant et perdre le goût du risque. Pour autant, raconter la baisse de la natalité uniquement comme une catastrophe revient à rester prisonnier de l’ancien monde. Dans un contexte de pression énergétique, alimentaire, climatique, hydrique et matérielle, une stabilisation puis une baisse de la population mondiale peuvent aussi devenir une opportunité. Pas une victoire froide. Pas un projet malthusien. Pas une comptabilité cynique des berceaux. Une opportunité de réorganiser la qualité plutôt que la quantité. Selon les Nations unies, la fécondité mondiale était d’environ 2,2 enfants par femme en 2024, contre près de 5 dans les années 1960 et 3,3 en 1990 ; elle devrait continuer à diminuer pour atteindre environ le niveau de remplacement autour de 2050 puis descendre vers 1,8 en 2100. Il fort probable que cette baisse soit plus rapide que prévu car elle repose sur une logique de continuité indépendamment des autres bouleversements concomitants : pollution, baisse de la fertilité, …
Voilà une fenêtre historique.
Moins de naissances peut signifier moins de pression à long terme sur certains écosystèmes, moins d’étalement urbain, moins de besoins matériels, une autre manière de penser l’éducation, le logement, le travail, le soin, la transmission. Mais cette opportunité n’existe que si nous changeons aussi nos modèles économiques et sociaux. Une société vieillissante qui reste obsédée par la croissance quantitative se retrouve piégée : elle veut plus de consommateurs, plus d’actifs, plus de cotisations, plus de bras, mais elle refuse les migrations, l’automatisation intelligente, le partage du temps, la refonte du travail, l’investissement massif dans la prévention, la santé, l’éducation et la coopération intergénérationnelle.
La baisse de la natalité n’est ni une victoire écologique ni une défaite civilisationnelle. Nous devrions plutôt nous interroger sur la façon dont nous souhaitons vivre, comment nous partagerons les ressources, comment nous accueillerons ceux qui bougent, comment nous prendrons soin des plus âgés, comment nous donnerons envie aux plus jeunes de ne pas considérer l’avenir comme une mauvaise dette contractée par leurs parents et comment nous pourrions donner du sens et du désir à un nouveau modèle économique et sociétal.
La baisse du désir d’enfant dans de nombreux pays est profondément révélateur. Elle ne parle pas seulement d’économie ou de contraception mais de logement inaccessible, de précarité, d’anxiété climatique, de fatigue, de solitude, de perte de confiance, de difficulté à se projeter. Elle montre aussi la liberté des femmes, d’éducation, de choix, ce qui est une conquête majeure. Réduire la natalité à une panique comptable serait donc une faute. L’idéal n’est pas de produire des enfants pour sauver des systèmes de retraite mal conçus. L’idéal est de construire des sociétés où avoir ou ne pas avoir d’enfant relève d’un choix libre, digne, soutenable, inscrit dans une confiance collective.
Le défi démographique doit dépasser l’objectif de remplir le monde pour apprendre à l’habiter.
9. La société n’est pas prête
Nos institutions ont été dessinées pour un monde plus lent et bourré de certitudes. L’école pense en programmes annuels. L’entreprise au mieux en trimestres. La politique en mandats. Les marchés en secondes. Les infrastructures en décennies. Les sols en siècles. Les océans en millénaires. Les enfants en vies entières.
Ce décalage est l’une des sources les plus profondes de notre désorientation. Nous essayons de gouverner des phénomènes longs avec des réflexes courts. Nous attendons des retours rapides sur des investissements qui devraient être civilisationnels. Nous exigeons des preuves immédiates de politiques dont les bénéfices se verront dans vingt ans. Nous reportons ce qui demande du courage parce que le coût politique est instantané et le bénéfice collectif différé. Le résultat est connu : on répare au lieu de prévenir. On compense au lieu de transformer. On communique au lieu de gouverner. On annonce des plans, puis l’urgence suivante les enterre. Et tout devient plus complexe. L’IA aggrave cette tension temporelle. Elle accélère le travail, les décisions, l’information, les attentes. Une entreprise peut être sommée d’adopter des outils génératifs avant d’avoir compris leurs effets sur les métiers. Un enseignant peut voir arriver des devoirs produits par machine avant que l’école ait défini ce qu’apprendre veut dire dans un monde où la réponse est disponible sans effort. Un salarié peut craindre d’être remplacé par un système qu’il devra pourtant utiliser. Un dirigeant peut confondre automatisation et transformation. Une administration peut croire moderniser le service public en ajoutant une interface, alors que l’enjeu est la relation, la confiance, le soin porté aux situations humaines.
Le travail sera l’une des premières lignes de fracture. Il ne disparaîtra pas simplement. Il se déplacera, se recomposera et se polarisera. Certaines tâches routinières seront absorbées. Certaines expertises seront augmentées. De nouveaux métiers apparaîtront. D’autres seront dévalorisés. Mais l’enjeu ne se limite pas à l’emploi. Le travail est une manière d’exister socialement. Il donne un rythme, une utilité, une reconnaissance, parfois une dignité, parfois une souffrance aussi. Le transformer brutalement sans récit collectif, sans formation, sans protection, sans redistribution des gains, c’est ouvrir une brèche intime. La dette cognitive est tout aussi préoccupante. Plus nous déléguons la recherche, la synthèse, l’écriture, la décision, plus nous devons nous demander ce qui reste entraîné en nous. L’IA peut devenir un formidable appareil d’apprentissage si elle oblige à questionner, comparer, vérifier, reformuler, créer. Elle peut aussi devenir un distributeur automatique de réponses qui anesthésie le doute.
Or une démocratie sans doute devient une proie. La crise de la vérité complète le tableau. Deepfakes, propagande personnalisée, bots, contenus synthétiques, faux experts, faux documents, faux consensus, saturation informationnelle. Au delà de croire aux mensonges, le danger est que nous renoncions à croire quoi que ce soit. Quand tout peut être faux, beaucoup finissent par considérer que tout se vaut. Et quand tout se vaut, le plus bruyant gagne souvent contre le plus juste.
Une société saturée d’informations peut devenir pauvre en discernement. Ce paradoxe devrait nous obséder.
10. Le repli défensif ne suffira pas
Quand le monde tremble, notre premier reflexe est de protéger sa famille, son logement, son épargne, son emploi, son quartier, ses enfants, son cercle proche, son petit périmètre de confiance, ... Rien n’est plus humain. Mépriser ce réflexe est indécent. Le repli défensif est souvent une réponse à la peur, à l’insécurité, à l’épuisement, à l’impression que les grandes structures ne protègent plus.
Pour autant, il est radicalement insuffisant. Aucune famille ne sauvera seule son avenir dans une société qui ne sait plus éduquer. Aucun patrimoine ne protège durablement dans un monde dont les assurances reculent devant les risques climatiques. Aucun quartier ne restera paisible si le territoire autour se fracture. Aucun bunker ne produit de confiance. Aucun écran ne remplace l’altérité. Aucune réussite individuelle ne compense l’effondrement des communs.
Nous avons privatisé l’espérance. Il faut maintenant la remettre en commun.
La difficulté est immense, car nos sociétés ont beaucoup travaillé à individualiser le désir. Désir de carrière, de consommation, d’expérience, de confort, de visibilité, de singularité, de sécurité personnelle. Le collectif, lui, a souvent été réduit à la contrainte : impôts, normes, files d’attente, débats pénibles, compromis, lenteur administrative. Comment s’étonner, alors, que beaucoup préfèrent se construire une petite arche privée plutôt que participer à un chantier commun ? Mais les enjeux du siècle dépassent l’échelle domestique. Climat, IA, énergie, migrations, agriculture, biodiversité, sécurité, vérité, natalité, santé mentale, cohésion sociale : aucun de ces sujets ne peut être réglé par addition de stratégies individuelles. Bien sûr, les comportements comptent sans pour autant suffire. Une société ne change pas parce que chacun trie mieux ses déchets tout en vivant dans une organisation économique qui produit toujours plus de déchets. Elle change lorsque les infrastructures, les incitations, les récits, les règles, les prix, les normes et les désirs se réorientent ensemble.
Le désir individuel protège une maison alors que le désir collectif rend encore possible un monde. Il nous faut donc reconstruire une idée du “nous” qui ne soit ni nationaliste, ni naïve, ni moralisatrice. Un “nous” capable d’accueillir la complexité. Un “nous” qui ne nie pas les conflits d’intérêts, mais refuse de s’y réduire. Un “nous” qui ne demande pas à chacun de disparaître dans le collectif, mais rappelle que l’individu n’existe pleinement que dans des conditions communes de confiance, de sécurité, de langage, de transmission et d’habitabilité.
La modernité a libéré l’individu. Elle a eu raison. Le siècle qui vient devra réapprendre à les relier.
11. Nos KPI nous mentent
Une civilisation se reconnaît à ce qu’elle mesure et ce qu’elle mesure, elle le regarde. Ce qu’elle regarde, elle le finance. Ce qu’elle finance, elle le développe. Par conséquence, ce qu’elle ne mesure pas devient un décor, un supplément d’âme ou encore une variable d’ajustement. La biodiversité, la confiance, la santé mentale, la qualité de l’attention, la fertilité des sols, la beauté des lieux, le temps long, la capacité d’accueil, la solidité démocratique, la transmission, tout ce qui échappe aux indicateurs dominants finit souvent par perdre dans les arbitrages.
Nos KPI ne sont pas neutres. Ils sont nos prières laïques.
Le PIB augmente après une catastrophe si l’on reconstruit. Le temps passé sur une plateforme augmente quand l’attention se dégrade. La productivité augmente parfois lorsque le travail perd son sens. Le rendement agricole augmente parfois pendant que le sol s’appauvrit. La croissance d’une entreprise peut progresser tout en détruisant la santé mentale de ses équipes. Une ville peut attirer des capitaux tout en expulsant ceux qui la faisaient vivre. Un modèle d’IA peut améliorer ses performances sur des benchmarks tout en rendant plus opaque son coût énergétique, social ou cognitif.
Nous avons appris à compter ce qui bouge en oubliant ce qui tient. Il est donc important de revoir nos indicateurs de succès. Pas pour ajouter quelques cases vertes à des tableaux de bord anciens. Pas pour repeindre le PIB en vert pâle. Il faut une refondation plus profonde. Les Nations unies ont justement relancé les travaux autour d’un cadre “au-delà du PIB”, avec l’idée de compléter les mesures économiques par des indicateurs de bien-être, de soutenabilité, d’égalité, de résilience et d’effets transfrontaliers. L’ONU souligne que le retard dans l’adoption de meilleures mesures du progrès n’est plus une option.
Que voulons-nous appeler réussite ? Une entreprise réussit-elle si elle accroît son chiffre d’affaires tout en augmentant la dépendance cognitive de ses clients ? Un pays réussit-il si son PIB progresse pendant que sa jeunesse n’a plus envie de se projeter ? Une agriculture réussit-elle si elle produit plus à court terme mais détruit les sols dont dépend sa production future ? Une IA réussit-elle si elle répond plus vite mais rend les humains moins capables de réfléchir ? Une ville réussit-elle si elle attire les investisseurs mais devient inhabitable pour les enseignants, les infirmières, les artisans, les étudiants ?
Changer les KPI revient à changer la destination. Il faut mesurer la résilience, pas seulement la croissance. La régénération, pas seulement le rendement. La qualité de l’attention, pas seulement le temps capté. La santé des sols, pas seulement les volumes produits. La confiance, pas seulement la consommation. L’autonomie stratégique, pas seulement l’ouverture des marchés. La capacité de coopération, pas seulement la performance individuelle. La sobriété utile, pas seulement l’abondance inutile. La contribution au long terme, pas seulement le retour immédiat.
Rappelons nous que ce qui n’est pas mesuré devient vulnérable et que ce qui est mal mesuré devient dangereux.
12. Redéfinir une vision de long terme
Le long terme a mauvaise réputation. Il paraît abstrait, lointain, confortable, presque luxueux. On en parle dans les discours de vœux, les plans stratégiques, les rapports internationaux. Puis le court terme revient. Il a le visage des urgences, des élections, des résultats trimestriels, des crises médiatiques, des colères sociales, des marchés financiers, des catastrophes naturelles. Mais le long terme n’est pas le contraire de l’urgence. Il est ce qui évite à l’urgence de devenir notre seul gouvernement. Une société qui ne pense plus à long terme devient prisonnière des événements. Elle subit, réagit, corrige, compense, s’épuise. Elle ressemble à un conducteur qui ne regarderait que les trois mètres devant son capot parce que la route est dangereuse. Justement parce que la route est dangereuse, il faut lever les yeux. La vision de long terme n’est surtout pas une prédiction ni un exercice de voyance technocratique. Elle consiste à définir collectivement ce qui mérite d’être protégé, ce qui doit être transformé, ce qui doit être abandonné, ce qui doit être transmis. Elle oblige à articuler trois horizons.
L’horizon immédiat : que devons-nous protéger maintenant ?
L’horizon de transition : que devons-nous transformer dans les dix ou quinze prochaines années ?
L’horizon de transmission : que voulons-nous rendre possible dans cinquante ans ?
Sans cette articulation, nous opposons tout. Fin du mois contre fin du monde. Innovation contre précaution. Emploi contre climat. Souveraineté contre coopération. Agriculture contre biodiversité. Sécurité contre liberté. Technologie contre humanité. Ces oppositions ne sont pas toujours inadéquates, mais elles deviennent stériles lorsqu’elles enferment la décision dans des choix binaires. La pensée systémique ne supprime pas les conflits. Elle évite simplement de les rendre idiots. Une vision de long terme doit aussi assumer que tout ne pourra pas continuer. Certains modèles économiques devront se réduire. Certains usages technologiques devront être questionnés. Certains territoires devront s’adapter ou reculer. Certaines habitudes alimentaires évolueront. Certaines formes de mobilité diminueront. Certaines infrastructures devront être repensées. Certaines illusions de croissance infinie devront rejoindre le musée des croyances pratiques mais mortelles. Pour autant, renoncer à l’illimité n’est pas renoncer au désir, bien au contraire, il s’agit même de la condition pour le sauver.
La modernité a trop souvent confondu désir et accumulation. Plus d’objets, plus de vitesse, plus de surface, plus de choix, plus d’images, plus d’expériences, plus de puissance. Mais le désir humain ne se réduit pas à l’expansion matérielle. Il se nourrit aussi de lien, de reconnaissance, de beauté, de temps, de transmission, de création, de justice, de confiance, d’aventure commune. Nous devons construire un imaginaire où la sobriété ne ressemble pas à une punition, où la technologie ne ressemble pas à une fuite, où l’écologie ne ressemble pas à une morale triste, où la puissance ne ressemble pas à la domination, où la sécurité ne ressemble pas au repli. C’est un travail politique, économique, éducatif, culturel et surtout narratif.
13. La systémie du tournant : quand tout nourrit tout
Le tournant actuel se synthétise en une phrase “tout se tient”.
La boucle techno-géopolitique est déjà visible. La peur du déclassement pousse les États et les entreprises à investir massivement dans l’IA. Ces investissements demandent plus de calcul, donc plus d’énergie, de puces, de data centers, de minerais, de talents. Cette demande crée de nouvelles dépendances, notamment autour des semi-conducteurs, des matières premières, du cloud, des réseaux électriques et des données. Ces dépendances alimentent les tensions géopolitiques, qui renforcent à leur tour la course technologique. Le système appuie sur l’accélérateur parce qu’il a peur de tomber.
La boucle écologique est tout aussi puissante. Un modèle productif extractif augmente les émissions, la pollution, l’artificialisation, la pression sur les sols, l’eau, les forêts, les océans. Cette dégradation réduit les capacités naturelles de régulation. Le climat devient plus instable, les rendements agricoles plus incertains, les catastrophes plus coûteuses, les territoires plus vulnérables. Les sociétés cherchent alors des solutions rapides, souvent technologiques, qui demandent elles-mêmes de l’énergie, des matériaux et de nouvelles infrastructures. Le système tente de réparer ses dégâts avec les outils qui prolongent parfois sa logique.
La boucle alimentaire et carbone est particulièrement brutale. Une demande alimentaire mondialisée, fortement dépendante de l’élevage intensif et des cultures destinées aux animaux, exerce une pression sur les terres, l’eau, les forêts et l’énergie. Cette pression réduit les puits de carbone, fragilise la biodiversité, contribue au dérèglement climatique. Le climat fragilise ensuite l’agriculture, ce qui pousse à produire plus vite, plus fort, moins cher, avec plus d’intrants ou plus de terres, relançant la boucle. Le système mord sa propre queue et appelle cela efficacité.
La boucle migratoire relie climat, conflits et politique. Le réchauffement favorise sécheresses, pertes agricoles, montée des eaux, catastrophes. Ces chocs fragilisent des territoires déjà vulnérables, aggravent parfois les tensions sociales et les conflits. Les populations se déplacent. Les villes et les frontières sont mises sous pression. Les peurs politiques augmentent. Les sociétés se crispent. La coopération internationale devient plus difficile. Et l’incapacité à coopérer aggrave les causes initiales. Les migrations ne sont pas la panne mais l’alarme.
La boucle démographique est plus discrète, mais tout aussi décisive. La baisse de natalité entraîne vieillissement, tensions sur les retraites, besoin de soin, manque de main-d’œuvre. Les sociétés ont alors besoin d’automatisation, de productivité, de migrations, de réorganisation du travail. Mais si elles refusent l’accueil, si elles vivent l’IA comme une menace, si elles n’investissent pas dans la formation et la santé, elles se crispent. La peur de l’avenir grandit. Et quand la confiance baisse, le désir d’enfant et le désir de long terme baissent à leur tour. Une société qui ne désire plus demain, au delà de la baisse de reproduction, transmettra moins.
La boucle des KPI est la plus sournoise. De mauvais indicateurs produisent de mauvaises priorités. Ces priorités orientent les investissements vers des performances visibles à court terme mais destructrices à long terme. La dégradation du vivant, de la confiance, de l’attention, de la santé mentale et de la cohésion sociale oblige ensuite à dépenser davantage pour réparer. Ces dépenses augmentent parfois le PIB, ce qui donne l’illusion que le système fonctionne encore. Une société peut donc croître en réparant ce qu’elle détruit, ce qui revient à une étrange forme de folie comptable.
Enfin, la boucle du désir traverse toutes les autres. Plus le futur fait peur, plus les individus se replient sur leur cercle proche. Plus ils se replient, moins le collectif dispose d’énergie pour transformer les systèmes. Moins il transforme, plus les crises s’aggravent. Plus les crises s’aggravent, plus la peur augmente. La transition manque avant tout de de désir collectif.
14. Gouverner l’IA comme une infrastructure vitale
Il est temps de traiter l’IA non comme une application, mais comme une infrastructure critique. Cela ne signifie pas l’étatiser intégralement, ni ralentir toute innovation, ni transformer chaque laboratoire en guichet administratif. Cela signifie reconnaître que l’IA touche désormais aux conditions de fonctionnement de la société : information, travail, éducation, sécurité, santé, recherche, justice, culture, économie, défense et une infrastructure critique exige des règles particulières. Auditabilité. Transparence proportionnée. Responsabilité claire. Traçabilité des usages sensibles. Évaluation indépendante. Sécurité des modèles. Gouvernance des données. Mesure du coût énergétique et matériel. Protection contre les manipulations. Formation des utilisateurs. Droit au recours humain dans les décisions majeures. Capacité publique de compréhension, non pas seulement une capacité privée de déploiement.
Il faut réguler sans étouffer tout en innovant sans se soumettre.
L’un des grands risques du moment est la privatisation de l’avenir. Si quelques acteurs contrôlent les modèles, les données, les infrastructures de calcul, les plateformes de distribution et les interfaces quotidiennes, alors l’avenir devient une option premium. La connaissance devient un abonnement. La puissance cognitive devient un service propriétaire. La décision publique dépend d’outils privés. L’éducation s’appuie sur des architectures opaques. Les citoyens deviennent utilisateurs avant d’être des sujets politiques. Nous devons défendre des communs numériques : modèles ouverts lorsque c’est utile et sûr, données partagées dans des cadres éthiques, recherche publique, standards interopérables, infrastructures souveraines, bibliothèques numériques protégées, droit à la vérification, pluralité des acteurs.
La technologie n’est jamais neutre. Elle porte l’intention de ceux qui la financent, la conçoivent, l’entraînent, la déploient et la gouvernent. Nous n’avons donc pas à choisir entre IA et humanité. Nous devons choisir quelle humanité l’IA va prolonger. Une humanité distraite, surveillée, optimisée, prédite, polarisée ? Ou une humanité augmentée dans sa capacité à apprendre, coopérer, créer, soigner, anticiper, réparer ? La machine ne tranchera pas cette question à notre place et c’est heureux.
15. Réconcilier technologie et vivant
La technologie peut aider. Il faut le répéter, car une partie du discours écologique tombe parfois dans une méfiance indistincte qui se prive d’outils précieux. Nous aurons besoin de modèles climatiques, de réseaux électriques intelligents, de matériaux nouveaux, de stockage, de surveillance des pollutions, de satellites d’observation, d’agriculture de précision, de médecine prédictive, de logistique moins gaspilleuse, de systèmes d’alerte, de plateformes de partage, de calcul scientifique. Pour autant, la technologie ne peut pas être le nom élégant d’une fuite en avant. Pour réconcilier technologie et vivant, il faut inverser la question en ne demandant plus seulement : que pouvons-nous faire grâce à la technologie ? Il faut ajouter : quelles conditions du vivant cette technologie respecte-t-elle, restaure-t-elle ou détruit-elle ?
L’IA peut-elle réduire réellement des consommations, ou ne fait-elle que déplacer le coût ? Un capteur agricole aide-t-il à restaurer les sols, ou intensifie-t-il un modèle déjà fragile ? Un satellite protège-t-il les forêts, ou sert-il d’abord à mieux exploiter les ressources ? Un outil de productivité libère-t-il du temps humain, ou augmente-t-il simplement le rythme attendu ? Une innovation médicale réduit-elle les inégalités d’accès, ou crée-t-elle une santé à deux vitesses ? Un modèle génératif enrichit-il la connaissance, ou remplit-il l’espace public de mousse synthétique ? Le vivant doit devenir un critère de conception et non un correctif de communication. Il doit entrer dans les cahiers des charges, les investissements, les KPI, les formations d’ingénieurs, les décisions publiques, les stratégies d’entreprise. Il ne suffit plus d’essayer de compenser après coup. Il faut concevoir en amont.
La compensation ressemble trop souvent à une indulgence achetée après le péché. La régénération demande autre chose : restaurer les sols, réduire la pression sur les terres, protéger les zones humides, reconstituer des haies, relocaliser certaines chaînes alimentaires, réduire le gaspillage, diversifier les protéines, mieux rémunérer les agriculteurs qui entretiennent les fonctions écologiques, repenser l’eau comme commun stratégique, réhabiliter la lenteur des cycles naturels dans un monde obsédé par l’instantané.
La nature ne demande pas que nous disparaissions. Elle attend que nous arrêtions de la traiter comme un entrepôt mal tenu.
16. Reconstruire l’éducation du discernement
L’école se retrouve devant une tâche immense. Sa mission est d’apprendre aux élèves à ne pas disparaître derrière l’IA. Savoir poser une question. Vérifier une réponse. Repérer une approximation. Comprendre une source. Résister à la fluidité d’un texte faux. Comparer des points de vue. Accepter l’effort. Écrire pour penser, et non seulement pour produire. Lire longuement. Débattre sans humilier. Douter sans se dissoudre. Imaginer sans délirer. Savoir s’exprimer. Coopérer avec des machines sans devenir les passagers de leur raisonnement. Voilà le nouveau socle.
La tentation sera grande de transformer l’école en centre de formation aux outils. Ce serait catastrophique. Les outils changent vite. Les compétences profondes changent lentement. L’attention, le langage, la mémoire, la logique, la créativité, l’empathie, la contradiction, la capacité à relier les savoirs : voilà ce qui résistera davantage à l’obsolescence. Il faut aussi enseigner la systémie comme une grammaire du monde et non comme une matière abstraite réservée à quelques spécialistes. Montrer aux enfants que l’énergie parle à l’agriculture, que l’agriculture parle au climat, que le climat parle aux migrations, que les migrations parlent à la politique, que la politique parle aux récits, que les récits parlent au désir, que le désir parle à la natalité, que la natalité parle au travail, que le travail parle à la technologie.
Comprendre les boucles est le début d’une reprise en main. L’éducation doit dépasser sa mission de production d’individus employables. Sa mission est de générer des citoyens capables d’habiter la complexité. Cela peut sembler grandiloquent. C’est pourtant très concret. Dans une réunion d’entreprise, dans un conseil municipal, dans une famille, dans un choix de consommation, dans un vote, dans une négociation sociale, dans une classe, dans une exploitation agricole, dans un hôpital, dans une rédaction, la capacité à relier les effets devient une compétence vitale.
Le XXIe siècle ne manquera pas d’experts, ils seront partout ! Nous manquerons de relieurs.
17. Réinventer le travail et la protection sociale
L’IA va rendre plus visible une tension déjà ancienne car nous avons organisé une grande partie de nos sociétés autour du travail rémunéré, mais nous automatisons progressivement certaines formes de travail tout en laissant hors marché des activités essentielles comme élever un enfant, prendre soin d’un parent âgé, restaurer un sol, maintenir un lien social, participer à une association, transmettre un savoir, accueillir des personnes en difficulté, prévenir une maladie, réparer plutôt que remplacer. Toutes ces activités produisent de la valeur, mais elles apparaissent très mal dans nos comptes. À l’inverse, certaines activités très rentables abîment l’attention, la santé, le vivant ou la confiance. Voilà pourquoi la transformation du travail ne pourra pas se limiter à former les salariés aux nouveaux outils. Il faudra repenser la valeur. Qui capte les gains de productivité ? Comment financer les transitions professionnelles ? Comment réduire le temps subi sans précariser ? Comment reconnaître les métiers du soin, de l’éducation, de l’agriculture, de la réparation, de la médiation ? Comment éviter que l’IA ne devienne un instrument de surveillance permanente ? Comment faire de l’automatisation un levier de libération plutôt qu’un fouet plus sophistiqué ?
Le vieux pacte social disait “travaille, consomme, cotise, progresse”. Le nouveau devra dire “contribue, apprends, coopère, prends soin, transmets, répare, invente”.
Cela demande une protection sociale de transition. Des droits attachés aux personnes plus qu’aux statuts. Des formations tout au long de la vie qui ne soient pas des stages cosmétiques. Une sécurisation des parcours. Une redistribution des gains de productivité. Une capacité à soutenir les territoires dont les métiers se transforment. Une reconnaissance des activités utiles mais mal rémunérées.
La société ne peut pas demander aux individus d’être adaptables tout en laissant toute l’insécurité peser sur eux car dans ce cas cette demande devient une violence.
18. Réapprendre à décider ensemble
Les grands arbitrages arrivent. Quelle énergie voulons-nous produire, où, à quel coût, avec quelle acceptabilité ? Quels usages numériques méritent l’électricité qu’ils consomment ? Quelles terres faut-il consacrer à l’alimentation humaine, à l’alimentation animale, à la forêt, à la biodiversité, au logement, à l’énergie ? Quelles villes côtières protéger ? Quelles zones relocaliser ? Quels modèles d’IA autoriser dans l’éducation, la santé, la justice, la sécurité ? Quels minerais accepter d’extraire, dans quelles conditions sociales et environnementales ? Quelle part de notre alimentation devons-nous transformer ? Quelle politique migratoire construire dans un monde vieillissant et instable ? Quelle natalité souhaitons-nous accompagner sans assigner les femmes à une fonction démographique ? Quels indicateurs utiliser pour trancher ?
Ces questions ne peuvent pas être laissées aux seuls experts, aux seuls marchés, aux seuls États, aux seules plateformes, aux seules émotions collectives. Elles exigent des dispositifs démocratiques plus adultes. Cela ne veut pas dire organiser un référendum permanent sur tout. Cela veut dire créer des espaces de délibération informés, territorialisés, transparents, capables d’intégrer les conflits d’usage et les horizons longs. Les conventions citoyennes, les débats publics, les budgets participatifs, les conseils territoriaux de transition, les assemblées de parties prenantes peuvent être utiles, à condition de ne pas devenir du théâtre consultatif comme dans le passé. Rien n’abîme plus la confiance qu’une participation décorative. La démocratie doit retrouver une capacité d’arbitrage. Elle ne peut pas seulement agréger des colères ou distribuer des promesses incompatibles. Elle doit rendre visibles les choix, les coûts, les renoncements, les bénéfices, les délais. Elle doit dire pourquoi certaines décisions sont difficiles, pourquoi certains intérêts ne peuvent pas tous gagner, pourquoi le long terme mérite une place à la table.
Une société prête n’est en aucune manière une société qui possède toutes les réponses. Bien au contraire, elle soit savoir encore délibérer avant d’obéir aux urgences.
19. Reconstruire du désir d’avenir
Nous parlons beaucoup de contraintes. Réduire, limiter, réguler, adapter, compenser, sécuriser, relocaliser, décarboner, recycler, protéger. Tous ces verbes sont nécessaires. Mais aucun ne suffit à fonder un désir collectif car une civilisation ne se transforme pas durablement par la seule peur de perdre. Elle a besoin d’une promesse.
Pas une promesse publicitaire. Pas l’optimisme en spray des conférences technologiques. Pas le fantasme d’une humanité sauvée par quelques milliardaires orbitalement inspirés. Pas le retour nostalgique à un passé qui n’a jamais existé comme on le raconte. Une vraie promesse : vivre mieux avec moins de gaspillage, habiter des territoires plus beaux, manger plus sainement, travailler avec plus de sens, vieillir avec plus de dignité, apprendre avec plus de profondeur, utiliser la technologie pour ouvrir des possibles plutôt que pour remplir le vide, restaurer des sols, respirer un air moins toxique, retrouver du temps, faire société au-delà de la peur. Il faut redonner envie.
La transition échouera si elle ressemble à une punition administrée par des experts fatigués. Elle réussira si elle devient une promesse d’intelligence, de beauté et de justice. Le mot beauté est important. Nous l’avons trop abandonné. Un monde désirable ne se construit pas seulement avec des normes, des taxes et des courbes d’émissions. Il se construit avec des rues où l’on a envie de marcher, des écoles où l’on a envie d’apprendre, des métiers où l’on a envie de s’engager, des campagnes où l’on a envie de rester, des technologies que l’on comprend, des récits où chacun peut trouver une place.
Le désir collectif est une énergie politique. Sans désir, la sobriété devient frustration. Avec désir, elle peut devenir élégance. Sans désir, la transformation agricole devient accusation. Avec désir, elle peut devenir fierté territoriale. Sans désir, l’IA devient menace ou gadget. Avec désir, elle peut devenir instrument d’émancipation. Sans désir, l’accueil devient peur. Avec désir, il peut devenir stratégie humaine. Sans désir, la baisse de natalité devient déclin. Avec désir, elle peut devenir réinvention de la transmission.
Reconstruisons vite des récits assez vastes pour dépasser le cercle proche sans l’écraser. Le siècle demande d’élargir la tendresse. De passer de “mes enfants” à “les enfants qui habiteront ce monde”. De “ma maison” à “les conditions d’habitabilité”. De “mon emploi” à “la dignité du travail”. De “ma sécurité” à “la confiance commune”. De “mon avenir” à “notre capacité de transmission”.
Une société qui ne désire plus ensemble finit toujours par avoir peur séparément.
20. Agir avant que les boucles décident pour nous
Nous vivons une convergence. L’IA révèle notre rapport au jugement. L’énergie révèle le poids matériel de nos rêves numériques. Les minerais révèlent les dépendances cachées de la transition. Le spatial révèle notre tentation de prolonger l’extraction au-delà de la Terre. Le quantique révèle que l’anticipation technologique devient déjà une politique de sécurité. L’agriculture révèle que notre alimentation est un système climatique. Les océans révèlent l’épuisement des communs. La pollution révèle la mémoire toxique de notre modèle. La montée des eaux révèle que la géographie reprend la parole. Les migrations révèlent que l’habitabilité devient une question humaine immédiate. La natalité révèle notre confiance dans l’avenir. Les KPI révèlent nos croyances. Le désir révèle notre capacité à agir ensemble.
Tout se tient. Cela pourrait décourager. C’est immense, donc intimidant. Mais la systémie porte aussi une bonne nouvelle car quand tout se tient, chaque transformation bien pensée peut produire des effets multiples. Réduire le gaspillage alimentaire baisse la pression sur les terres, l’eau, l’énergie, les émissions, les budgets des ménages. Restaurer les sols permet de stocker du carbone, retenir l’eau, protéger la biodiversité, stabiliser les rendements, redonner du sens aux métiers agricoles. Réguler intelligemment l’IA impose de construire la confiance nécessaire à son adoption durable. Repenser les KPI change la nature des décisions. Prévenir mieux les migrations organise une réalité au lieu de la subir. Investir dans l’éducation du discernement développe les esprits pour un monde saturé de machines qui répondent.
Nous devons donc choisir nos boucles. Il existe des boucles d’emballement (peur, repli, extraction, accélération, saturation, défiance, destruction) et aussi des boucles de régénération (confiance, coopération, sobriété intelligente, innovation orientée, restauration du vivant, justice, désir, transmission). Le futur ne sera pas moins technologique. Il le sera davantage. Mais il doit devenir plus vivant. Voilà le point. Le défi du siècle n’est pas de rendre les machines plus humaines. Elles imiteront toujours mieux certaines de nos capacités. Le défi est de rendre nos sociétés plus conscientes de ce qu’elles veulent faire de cette puissance.
Demain ne sera pas comme aujourd’hui. Encore moins comme hier. Voulons-nous encore choisir la direction ? Attendre, désormais, ce n’est pas rester neutre car cela revient à laisser les boucles décider pour nous.
Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.
Stéphane Amarsy
