Kessel

#140 : Il vaut mieux s'occuper du changement avant qu'il s'occupe de vous !

La frugalité ne sauvera pas l’IA de son appétit NEO, une main sur le futur Sous le bruit médiatique, la Chine avance Quand le désir devient artificiel

Métamorphoses
12 min ⋅ 07/07/2026

Bonjour à toutes et tous,

Cette semaine dans Métamorphoses, nous tenterons de savoir si le véritable enjeu de l'intelligence artificielle n'était plus la technologie... mais nos choix ?

Pourquoi Google parvient-il à rendre chaque requête 33 fois plus efficace... tout en consommant 3,5 fois plus d'électricité qu'en 2019 ? Derrière cette contradiction se cache un phénomène économique majeur : l'effet rebond.

Pendant ce temps, en Chine, un homme paralysé réécrit son nom grâce à un implant cérébral déjà commercialisé et intégré au système de santé. Sommes-nous encore en train d'observer le futur... ou simplement de le regarder partir sans nous ?

Je vous emmène également au cœur d'une autre bataille, beaucoup plus discrète : celle des modèles d'IA chinois qui rattrapent, et parfois dépassent, leurs concurrents américains. Une bataille qui pose une question essentielle : la souveraineté consiste-t-elle à supprimer nos dépendances... ou à choisir lesquelles nous acceptons ?

Enfin, nous aborderons un sujet rarement traité : lorsque l'IA ne transforme plus seulement notre travail, mais notre intimité. Que devient une société lorsque le désir lui-même devient artificiel ?

Quatre histoires. Un même constat. La technologie avance à une vitesse folle. Reste à savoir si notre capacité à la gouverner avancera au même rythme.

Bonne lecture… et bonnes métamorphoses.

Stéphane Amarsy

Métamorphoses va faire une pause estivale pour recharger ses batteries ! Je vous souhaite un excellent été et on se retrouve fin août.

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La frugalité ne sauvera pas l’IA de son appétit

Google explique qu’une requête Gemini consomme désormais 0,24 Wh, émet 0,03 gramme de CO₂ équivalent et utilise 0,26 millilitre d’eau. Mieux encore, l’énergie nécessaire à ce prompt médian aurait été divisée par 33 en douze mois. Bravo. Sincèrement. L’ingénierie sait faire des miracles quand elle accepte de regarder la physique dans les yeux. Pour autant, quelques pages plus loin, le paysage change. La consommation électrique totale de Google passe de 31 TWh en 2024 à 43 TWh en 2025. En 2019, elle tournait autour de 12 TWh. Autrement dit, l’entreprise consomme aujourd’hui environ 3,5 fois plus d’électricité qu’avant l’emballement récent de l’IA. La requête maigrit et l’infrastructure grossit. Nous avons là un magnifique spécimen d’effet rebond. Chaque brique devient plus légère mais leur nombre augmente. Des aperçus IA s’affichent sans demande explicite. Des vidéos se génèrent pour un oui ou pour un non. Des agents commencent à tourner en boucle, ... À la fin, la sobriété ne peut pas gagner.

Distinguons deux mots que l’époque confond par paresse. La frugalité agit sur les moyens. La sobriété interroge le besoin. Google devient remarquablement frugal requête par requête. Mais le besoin, lui, se dilate comme une tache d’encre dans un verre d’eau. Peut-on continuer à appeler progrès une dynamique qui réduit le coût unitaire tout en amplifiant la consommation totale ? Le carbone suit la même pente. Les émissions totales de Google ont augmenté de 82 % depuis 2019, malgré un engagement de les réduire de moitié d’ici 2030. Amazon affiche +58 % sur la même période, malgré sa promesse de neutralité carbone en 2040. En 2025, Google a rejeté 18,8 millions de tonnes équivalent CO₂ ; Amazon, 80,85 millions. Bien sûr, les géants répondent qu’ils signent des contrats d’énergie décarbonée, investissent dans le nucléaire, la géothermie, les renouvelables. Google revendique plus de 12 GW de nouvelle énergie propre contractualisée en 2025 et reconnaît pourtant que son déploiement d’infrastructures IA va plus vite que la décarbonation des réseaux. Autrement dit, la machine va plus vite que le monde réel.

La technologie n’est jamais coupable seule. Elle est le miroir de nos intentions, parfois aussi la photocopieuse de nos angles morts. À quoi sert cette puissance ? À détecter plus tôt des maladies, modéliser le climat, réduire les gaspillages industriels ? Alors bâtissons. À produire des résumés automatiques que personne n’a demandés, des vidéos et des images sans intérêt, des contenus sans valeur, des avatars bavards, … ? Là, franchement, rangeons les trompettes du progrès.

L’ONU estime que les centres de données ont consommé 448 TWh d’électricité en 2025. S’ils formaient un pays, ils se situeraient au 11e rang mondial, derrière la France. Ce chiffre condamne notre incapacité à choisir. Passons d’une IA seulement efficace à une IA discernée avec une meilleure orientation et une gouvernance par responsabilité. Si l’infrastructure croît plus vite que les réseaux ne se décarbonent, faut-il continuer à construire au même rythme ?

La réponse réside dans notre courage.

Retour terrain : dans mes interventions, je parle régulièrement de ce sujet et je propose différentes solutions pour changer nos usages dont notre capacité à utiliser l’IA avec intelligence complétée d'une conscience énergétique et d’infrastructure donc in fine écologique. La réponse à 99% est que cela est impossible !


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NEO, une main sur le futur

Pas de grande annonce planétaire. Pas de keynote à l’américaine avec une promesse de fusion entre l’homme et la machine. A la place, tout simplement un homme, assis quelque part dans la province du Henan, qui reprend un stylo. Cet homme s’appelle Dong Hui. Il a été paralysé du cou vers le bas après un accident de voiture. Pendant des années, ses doigts n’étaient plus utilisables. Puis, après onze mois de rééducation avec un implant cérébral, il a écrit son nom et par conséquence une date qui restera dans l’histoire. Il a même réussi à saisir une balle sans le gant robotique quelques jours après le début de son entraînement. Le futur est arrivé sous la forme maladroite et bouleversante d’un nom écrit à la main.

Ce futur porte un nom presque trop simple pour ce qu’il implique. NEO. Un implant de la taille d’une pièce de monnaie, conçu par Neuracle Technology à Shanghai avec des chercheurs de l’université Tsinghua. Il ne traverse pas le tissu cérébral comme le fait l’approche plus invasive de Neuralink. Il repose sur la dure-mère, cette membrane qui protège le cerveau. Il capte les signaux neuronaux, les transmet à un ordinateur, puis les transforme en commandes pour un gant robotique souple. L’intervention dure un peu plus d’une heure et demie. En mars 2026, l’administration chinoise des produits médicaux a approuvé NEO comme premier dispositif médical invasif d’interface cerveau-machine autorisé pour une mise sur le marché. Et oui, il ne s’agit pas d’une autorisation d’essai clinique mais bien d’une autorisation commerciale pour certains patients paralysés, âgés de 18 à 60 ans, atteints de tétraplégie liée à des lésions cervicales de la moelle épinière. Xinhua indique que 36 procédures cliniques avaient déjà été menées et que les patients avaient connu des degrés variables d’amélioration de la fonction de préhension. Quelques jours après l’approbation, l’administration chinoise de la sécurité médicale a attribué au dispositif un code d’assurance maladie. À Shanghai, il a été intégré au catalogue des consommables médicaux, ouvrant une voie concrète vers la prise en charge. Il faut rester précis. Cela ne veut pas dire remboursement universel immédiat pour tous les patients chinois dès demain matin. Mais cela veut dire que la Chine ne traite déjà plus cette technologie comme une curiosité de laboratoire.

Pendant ce temps, Neuralink n’est pas immobile. L’entreprise avance, implante, apprend, communique. Le chiffre de cinq patients aux États-Unis semble désormais daté, puisque Neuralink évoquait début 2026 vingt et un participants dans ses essais mondiaux, et l’étude PRIME reste inscrite comme étude de faisabilité précoce, toujours dans le registre clinique. Neuralink reste dans le récit de l’avant-marché. NEO est entré dans la médecine remboursable.

Nous avons longtemps cru, en Occident, que la frontière technologique se déplaçait toujours depuis la Silicon Valley, puis se régulait ailleurs avec un peu de retard. Nous avons confondu le bruit avec la vitesse. Nous avons pris les levées de fonds pour des chaînes industrielles, les prototypes pour des infrastructures, les promesses pour des politiques publiques. Pendant que nous débattions de la couleur du panneau de sécurité, la Chine posait les rails. Cette histoire n’est pas isolée. Dans les voitures électriques, l’Agence internationale de l’énergie indique que plus de 13 millions de voitures électriques ont été vendues en Chine en 2025, près de 55 % des ventes de voitures neuves du pays, et que la Chine représentait six voitures électriques vendues sur dix dans le monde. Dans les renouvelables, la Chine représente encore près de 60 % de la croissance mondiale des capacités, tandis qu’Ember souligne qu’elle a réalisé plus de la moitié de l’augmentation mondiale de capacité et de production solaire en 2025. Panneaux solaires hier. Batteries et véhicules électriques aujourd’hui. Interfaces cerveau-machine demain. La Chine gagne souvent parce qu’elle relie plus vite recherche, industrie, hôpital, réglementation, assurance, marché intérieur. Chaque pièce du puzzle avance dans le même sens. Cela ressemble à une machine administrative montée comme une horloge de gare, lourde, parfois opaque, mais terriblement efficace quand elle décide que le train doit partir.

Nous aimons croire que la prudence occidentale serait le nom noble de la sagesse, tandis que la vitesse chinoise serait seulement le nom inquiétant de la précipitation. Parfois, c’est vrai. La lenteur protège. Le doute sauve. Les comités d’éthique ne sont pas des ornements de salon, mais des digues contre l’emballement. Pour autant, la prudence peut aussi devenir une politesse de l’impuissance. À force de vouloir tout encadrer avant d’agir, on finit parfois par encadrer le vide. Un chercheur cité par MIT Technology Review, Avinash Singh, spécialiste des interfaces cerveau-machine à l’Université de Technologie de Sydney, résume cette asymétrie avec une phrase qui devrait faire frissonner nos ministères autant que nos laboratoires. Il n’existe, dit-il en substance, aucune ambition nationale comparable ni carte coordonnée ailleurs dans le monde.

La Chine ne regarde déjà plus NEO seulement comme un implant médical. Ses propres lignes directrices, portées par sept autorités publiques, visent des percées majeures d’ici 2027 et une industrie compétitive d’ici 2030. Elles évoquent la santé, bien sûr, mais aussi la fabrication industrielle, les biens de consommation, les wearables, les lunettes, les écouteurs, la vigilance des conducteurs, la sécurité dans les mines, le nucléaire, l’électricité, les environnements dangereux. Autrement dit, l’interface cerveau-machine entre par la porte noble du soin. Elle regarde déjà par la fenêtre du travail, de la performance et du contrôle. Ne nous racontons pas d’histoires. Toute grande technologie médicale finit par poser une question qui déborde la médecine. La prothèse répare, puis elle améliore. L’algorithme assiste, puis il arbitre. L’implant redonne une fonction, puis il peut promettre une capacité supérieure. La frontière est fine. Aujourd’hui, Dong Hui veut écrire, manger, s’habiller, soulager ses parents, redevenir autonome, ... Rien de plus humain. Il serait indécent de regarder cet homme avec suspicion alors qu’il récupère un morceau de liberté. Mais l’histoire des technologies nous apprend que les outils entrent dans le monde portés par les souffrances les plus légitimes, puis ils rencontrent les désirs les moins avouables. Soigner la paralysie. Puis améliorer l’attention. Puis augmenter la mémoire. Puis accélérer l’apprentissage. Puis connecter le cerveau aux systèmes industriels. Puis, un jour, vendre la supériorité cognitive comme on vend aujourd’hui une option premium dans une voiture.

La hiérarchie est le vertige.

L’humanité augmentée n’est plus un fantasme de romancier fatigué. Elle devient une possibilité industrielle. Et si cette hybridation neuronale rencontre demain la modification du génome humain, nous ne parlerons plus seulement d’outils ajoutés au corps, mais de différences inscrites dans la biologie elle-même. Le cas He Jiankui, qui avait annoncé en 2018 la naissance de bébés génétiquement modifiés avant d’être condamné en Chine, a montré à quel point le désir de franchir la ligne pouvait surgir avant même que la société ait compris où placer cette ligne. L’OMS a depuis appelé à une gouvernance mondiale de l’édition du génome humain, avec un accent fort sur la sécurité, l’efficacité et l’éthique.

La combinaison est explosive. Interfaces cerveau-machine d’un côté. Génome éditable de l’autre. D’un côté, l’augmentation acquise. De l’autre, l’augmentation héritée. Et entre les deux, le vieux démon humain, celui qui transforme une différence de capacité en différence de valeur. L’histoire ne s’est jamais bien comportée quand certains humains se sont imaginés au-dessus des autres. Elle a produit des castes, des empires, de l’esclavage, de l’eugénisme, des hiérarchies de sang, de race, de naissance, de force, d’intelligence supposée. Demain, le danger pourrait devenir du fait que l’avantage fonctionnel devient une supériorité ontologique. Et cette fois, il y aura peut-être une part de vérité technique. Certains humains pourront traiter plus vite, se concentrer plus longtemps, communiquer autrement, apprendre avec des raccourcis biologiques ou neuro-numériques. Ils ne seront pas moralement supérieurs. Jamais. Mais ils pourront devenir opérationnellement plus puissants.

Alors que faire ? Refuser NEO ? Ce serait absurde voir cruel. Un implant qui aide un homme paralysé à reprendre un verre ou un stylo mérite notre respect avant notre inquiétude. Le progrès médical est l’un des plus beaux visages de la civilisation. Mais accepter le progrès ne signifie pas signer un chèque en blanc. La technologie n’a pas besoin de notre adoration. Elle a besoin de notre responsabilité. Réfléchissons à une souveraineté neurotechnologique qui ne soit pas seulement militaire, industrielle ou commerciale, mais profondément humaine. Qui possède les signaux cérébraux ? Qui décide des usages légitimes ? Qui interdit l’augmentation compétitive dans l’emploi, l’école, l’armée, l’assurance ? Qui garantit que ces technologies ne créeront pas une aristocratie neuronale, une classe de cerveaux premium face à des cerveaux laissés en version gratuite ?

La Chine avance vite. Très vite. Peut-être trop vite parfois. Mais l’Occident ne peut plus se contenter de commenter depuis le quai avec un air supérieur. Il doit retrouver une capacité d’action. Financer. Réguler. Expérimenter. Partager. Assumer une ambition publique. Faire de l’éthique un volant et non un frein. Nous devons choisir entre une accélération gouvernée et une accélération subie.

NEO est un miroir. Il nous montre que la compétition technologique ne se joue plus seulement dans les semi-conducteurs, l’IA, l’énergie ou la voiture électrique. Elle descend maintenant sous la peau, au plus près de ce que nous appelions encore, avec une naïveté touchante, notre intériorité. La main de Dong Hui qui écrit son nom nous oblige à tenir deux vérités en même temps. La première est pleine d’espérance. La technologie peut rendre de la dignité à un corps blessé. La seconde est plus sombre. La même technologie peut fabriquer de nouvelles inégalités, plus profondes que l’argent, parce qu’elles toucheront au corps, au cerveau, peut-être à la descendance.

Le futur nous demande d’apprendre à guérir sans fabriquer des dieux. Et cela, pour l’instant, reste notre plus grande interface cerveau-machine.


Sous le bruit médiatique, la Chine avance

La souveraineté numérique revient sur le devant de la scène avec les derniers modèles d’Anthropic et OpenAI. Ce bruit autour de ces deux compétiteurs cache l’arrivée d’un modèle chinois capable de regarder les meilleurs modèles américains dans les yeux. Cela illustre, si besoin est, que jour après jour, nous allons devoir arbitrer nos dépendances à des outils d’intelligence que nous allons intégrer dans nos entreprises, nos administrations, nos armées, nos logiciels, nos hôpitaux, nos écoles.

Zhipu, désormais Z.ai à l’international, a publié avec GLM-5.2 le premier véritable modèle chinois “frontier” réellement compétitif sur des performances brutes face aux modèles américains les plus avancés.GLM-5.2 dépasse plusieurs modèles de référence sur certains benchmarks, notamment en code et en tâches longues. GLM-5.2 n’est pas un énième modèle présenté avec trois graphiques flatteurs et une promesse de révolution avant la pause déjeuner. La documentation de Z.ai le positionne comme un modèle conçu pour les tâches longues, avec un contexte d’un million de tokens et jusqu’à 128 000 tokens en sortie. Autrement dit, un modèle capable d’absorber un codebase entier, des spécifications, de la documentation, des règles d’ingénierie, puis de travailler sur une mission complète sans perdre le fil.

Sur la fiche Hugging Face, GLM-5.2 apparaît sous licence MIT, avec une taille affichée à 753 milliards de paramètres, plus de 133 000 téléchargements mensuels en ce moment, et des poids disponibles publiquement. Sur GitHub, Z.ai le présente aussi sous la forme d’une architecture massive avec une fraction active à l’inférence, typique de ces modèles MoE qui ressemblent à une ruche de spécialistes convoqués au bon moment. Les benchmarks méritent d’être lus avec prudence, car ils sont publiés par l’acteur qui présente le modèle. Pour autant, ils donnent l’ordre de grandeur. Sur la table fournie par Z.ai, GLM-5.2 atteint 99,2 sur AIME 2026, 91,2 sur GPQA-Diamond, 62,1 sur SWE-bench Pro, 81,0 sur Terminal Bench 2.1, 74,4 sur FrontierSWE et 76,8 sur MCP-Atlas. Sur plusieurs métriques de code et d’agentic engineering, il dépasse GPT-5.5 dans les chiffres publiés par Z.ai, tout en restant derrière Claude Opus 4.8 sur d’autres tâches. L’écart se ressere.

L’autre chiffre important est son prix. L’API officielle de Z.ai affiche GLM-5.2 à 1,40 dollar par million de tokens en entrée, 4,40 dollars en sortie, avec un input mis en cache à 0,26 dollar. À ce niveau, la performance devient une arme de diffusion massive. L’adoption d’une IA un peu moins parfaite mais beaucoup moins chère passe par les développeurs, les freelances, les PME, les équipes produit, les services support, les petites automatisations qui font moins de bruit qu’un conseil d’administration mais changent réellement la productivité.

L’économie de l’IA se joue aussi dans cette zone plus discrète où le coût marginal d’une tâche devient si faible que l’usage explose. Quand un modèle capable de refactorer du code, de comprendre un projet complet, de produire des livrables techniques et de se déployer localement devient accessible à ce prix, la valeur quitte peu à peu le modèle lui-même pour se déplacer vers les workflows, les données métiers, l’intégration, la confiance. Le cerveau devient une commodité relative. Le système nerveux redevient stratégique. Ce déplacement arrive dans un contexte où les chiffres globaux semblaient pourtant donner un avantage écrasant aux États-Unis. Selon le Stanford AI Index 2026, l’investissement privé américain dans l’IA a atteint 285,9 milliards de dollars en 2025, soit plus de 23 fois les 12,4 milliards investis en Chine. Mais le même rapport note que l’écart de performance entre les meilleurs modèles américains et chinois s’est pratiquement refermé, Anthropic ne menant plus que de 2,7 % en mars 2026. Le capital américain reste colossal mais la frugalité chinoise commence à ressembler à une doctrine industrielle.

La Chine ne joue pas exactement la même partie. Les États-Unis dominent par le cloud, les capitaux privés, les hyperscalers, les grands laboratoires fermés, la profondeur des marchés et l’attraction historique des talents. La Chine avance avec une autre architecture : modèles ouverts ou semi-ouverts, prix agressifs, intégration industrielle, soutien public, compétition interne féroce, obsession de l’efficacité. Stanford rappelle d’ailleurs que les fonds publics ou para-publics chinois ont injecté environ 184 milliards de dollars dans des entreprises d’IA entre 2000 et 2023, et que la Chine représentait 54 % des installations mondiales de robots industriels en 2024. Dans l’IA, le logiciel et l’usine recommencent à se parler.

La contrainte américaine sur les puces n’a donc pas produit l’effet que beaucoup espéraient. Elle a certes freiné, compliqué, renchéri mais elle a aussi forcé les laboratoires chinois à devenir meilleurs dans l’art de l’économie computationnelle. Z.ai met en avant IndexShare, une approche qui réduit les FLOPs par token de 2,9 fois à un contexte d’un million de tokens, et améliore la décodage spéculatif jusqu’à 20 %. Un papier associé sur IndexCache affirme même pouvoir supprimer 75 % des calculs d’indexeur, avec jusqu’à 1,82 fois d’accélération au pré-remplissage et 1,48 fois au décodage, sans dégradation significative. La pénurie muscle ceux qu’elle devait ralentir.

La géopolitique, elle, n’est jamais loin. En janvier 2025, le Bureau of Industry and Security américain a ajouté plusieurs entités liées à Zhipu à l’Entity List, estimant qu’elles contribuaient à la modernisation militaire chinoise par le développement et l’intégration de l’IA avancée. Licence requise, présomption de refus. Le message était clair : dans l’IA, les modèles deviennent des infrastructures de puissance. Or GLM-5.2 montre les limites d’un monde pensé uniquement comme un régime de contrôle. On peut restreindre l’accès aux puces. On peut limiter certains transferts. On peut verrouiller des API. Mais on ne peut pas empêcher indéfiniment un écosystème concurrent de reconstruire des chemins de traverse, surtout quand les poids circulent. The Verge et le Wall Street Journal rapportent que GLM-5.2 ou des systèmes chinois proches rivalisent désormais avec des modèles américains dans certains scénarios de cybersécurité et de détection de bugs, tout en restant moins forts sur des tâches générales. L’open weight est une idée magnifique et dangereuse. Magnifique, parce qu’elle redonne de l’air aux entreprises qui ne veulent pas envoyer leurs données sensibles dans une boîte noire américaine. Magnifique, parce qu’elle permet d’auditer, d’héberger, de spécialiser, d’adapter, de réduire la dépendance à une API dont le prix, les conditions ou la disponibilité peuvent changer du jour au lendemain. Dangereuse, parce qu’un modèle puissant et téléchargeable circule aussi vers des usages malveillants.

Pour les entreprises européennes, un choix cornélien s’annonce : faut-il dépendre de grands acteurs américains, souvent plus matures, mieux intégrés, plus rassurants commercialement, mais fermés, soumis au droit américain, insérés dans des clouds extra-européens et porteurs d’un verrouillage fournisseur très concret ? Ou faut-il accepter, pour certains usages, une dépendance à des poids chinois ouverts, plus contrôlables techniquement, parfois hébergeables en interne, mais chargés d’un risque géopolitique, juridique et culturel que personne ne peut balayer d’un revers de main ? Ou encore accepter un usage d’IA européennes plus en retard du fait d’un manque chronique d’investissement ?

Il serait naïf de répondre une fois pour toutes. Une banque qui analyse des tickets internes, une collectivité qui classe des documents publics, une PME qui automatise du support technique, un éditeur logiciel qui cherche un copilote de code, un laboratoire qui exploite des corpus non sensibles : tous ces cas n’ont pas le même profil de risque qu’un système de défense, un hôpital, une infrastructure énergétique ou un service critique de l’État. La souveraineté reste une matrice de choix.

L’Europe, dans cette histoire, ressemble à un continent qui a compris le diagnostic avant d’avoir trouvé le traitement. Elle a la régulation, souvent plus fine qu’on ne le dit. Elle a quelques champions crédibles, en particulier Mistral, qui présente désormais des modèles ouverts comme Mistral Large 3, Mistral Small 4 ou Devstral 2, et qui construit une offre allant du cloud à l’edge. Elle a aussi l’initiative InvestAI, annoncée par la Commission européenne, avec l’ambition de mobiliser 200 milliards d’euros, dont 20 milliards pour des gigafactories d’IA. Le plan existe. La volonté s’écrit. Reste à produire l’effet de masse. La souveraineté naît d’une chaîne complète : énergie, calcul, puces, talents, données, modèles, cloud, logiciels, adoption, marchés publics, capital patient, culture du risque. L’Europe a trop souvent traité ces briques comme des dossiers séparés, rangés dans des tiroirs administratifs différents. Les États-Unis en ont fait une industrie. La Chine en a fait une stratégie d’État. Nous en avons parfois fait une conversation.

Pour autant, tout n’est pas perdu. Stanford note que la souveraineté IA devient un axe central des politiques nationales, tandis que le développement open source redistribue une partie de la participation mondiale. Le même rapport souligne aussi que l’Union européenne reste davantage digne de confiance que les États-Unis ou la Chine aux yeux du public mondial pour réguler efficacement l’IA. Voilà peut-être notre paradoxe fondateur : l’Europe inspire confiance pour fixer les règles, mais pas encore assez pour fournir les outils. Elle sait construire le code moral. Elle doit maintenant construire le code tout court.

GLM-5.2 est un révélateur. Il nous rappelle que la frontière de l’IA ne se situe plus seulement dans la Silicon Valley, qu’un modèle ouvert peut devenir une arme économique, et que le prix, la disponibilité et l’hébergement peuvent compter autant que quelques points de benchmark. Il nous rappelle aussi que la dépendance la plus dangereuse est celle que l’on ne nomme plus, parce qu’elle est devenue confortable. La souveraineté revient à choisir ses dépendances. Pas à prétendre les abolir. Entre une dépendance aux acteurs américains fermés et une dépendance à des poids ouverts chinois, la question se pose déjà sur de nombreux usages. Elle se posera demain avec plus d’acuité encore, dans les logiciels métiers, le code, l’éducation, la recherche, l’administration, la cybersécurité, peut-être même dans la manière dont nos organisations apprennent à penser.

À quand une véritable solution souveraine en Europe ? Pas une solution parfaite. Une solution choisie.


Quand le désir devient artificiel

Nous avons commencé par croire à une étrange forme de progrès avec une pornographie générée par l’intelligence artificielle, qui pensions-nous, pourrait peut-être éloigner certains corps réels de l’exploitation. Moins de chair exposée et moins de vies abîmées. Comme si la machine pouvait absorber la part sale de nos désirs et laisser les humains en paix.

La pornographie synthétique ne supprime pas l’exploitation. Elle en déplace juste le centre de gravité. Hier, le problème tenait à ce que des êtres humains étaient réduits à des objets. Demain, le danger tient à ce que l’objet devient si parfait et docile, qu’il rendra l’être humain insupportablement réel. Une peau avec des pores, une fatigue dans le regard, un silence, un refus, une maladresse deviendront autant d’imperfections aux yeux de certains. Nous sommes en train de fabriquer un désir sans frottement alors que ce dernier est à l’origine de l’intimité. Il y a là une mutation plus profonde qu’un simple changement d’image car l’IA pornographique reprogramme ce que l’on attend au delà de ce que l’on regarde. Des corps impossibles, des comportements sans limite, une disponibilité sans fatigue, une soumission sans dialogue. Le partenaire réel, lui, arrive avec son histoire, ses humeurs, ses pudeurs, ses contradictions, bref, avec une humanité qui dans un monde habitué à la perfection instantanée risque de passer pour un défaut de fabrication.

Pour autant, la question n’est pas de jouer les gardiens austères d’un ordre ancien. La technologie existe. Elle avancera. La nier reviendrait à mettre un torchon sur un volcan et à s’étonner ensuite de la fumée. Une IA capable de générer n’importe quel fantasme, sans visage réel et sans témoin apparent, peut aussi devenir une chambre noire où se normalisent les pulsions les plus destructrices. Le risque dépasse l’individu. Une société finit toujours par ressembler aux images qu’elle consomme en boucle. Enfin et surtout, cette pornographie automatisée touche à une fracture déjà ouverte : notre difficulté croissante à rencontrer l’autre. Nous remplaçons la conversation par le message, la présence par l’écran, le conflit par le blocage. Ajouter à cela une intimité artificielle, parfaitement réglée mais vide revient à accélérer une solitude déjà trop bruyante.

Nous devons sauver l’altérité contre la simulation avec tous les moyens à notre disposition car lorsque le désir n’a plus besoin de l’autre, l’autre devient un décor.


Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.

Stéphane Amarsy

Métamorphoses

Par Stéphane Amarsy

Stéphane est un entrepreneur visionnaire et un pionnier dans l'intersection de l'intelligence artificielle et de la transformation organisationnelle / sociétale. Fondateur de The Next Mind, il est guidé par une philosophie simple, mais percutante : "Mieux vaut s'occuper du changement avant qu'il ne s'occupe de vous !"

Sa trajectoire professionnelle, marquée par la création d'Inbox, devenue plus tard D-AIM en changeant complétement de business model, des levées de fonds, la fusion avec Splio, et l'élaboration du concept disruptif d'Individuation Marketing, sert de fondation solide à sa nouvelle entreprise. The Next Mind est le fruit de décennies d'expérience dans l'accompagnement de plus de 400 entreprises à travers plus de 30 pays dans leur transformation digitale / data / IA et organisationnelle.

Auteur du livre ​​"Mon Directeur Marketing sera un algorithme"​​, qui est une description de la société qu'il a projetée en 2017, auteurs de nombreuses tribunes, conférencier et intervenant dans plusieurs universités et écoles, il ne se contente pas de prêcher la transformation, il l'incarne. Chaque expérience proposée par Stéphane est inspirée entre autres par son vécu d'entrepreneur. Il pousse à affronter les réalités d'un monde en perpétuels changements. Stéphane est convaincu que la prise de conscience n'est que la première étape ; ce qui compte vraiment, c'est la capacité à agir et à s'adapter.

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