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Demain, les pauvres penseront plus lentement La nouvelle carte du monde : comment l’intelligence artificielle redessine la puissance

Métamorphoses
18 min ⋅ 23/06/2026

Bonjour à toutes et tous,

Et si demain, l'intelligence n'était plus une question de talent, mais de puissance de calcul ?

Nous avons longtemps cru que l'IA créerait une fracture entre ceux qui l'utilisent et ceux qui l'ignorent. C'est probablement faux. La véritable ligne de séparation est déjà ailleurs et en l’occurrence entre ceux qui auront accès à une intelligence artificielle profonde, rapide, spécialisée, capable de réfléchir à leurs côtés, et ceux qui devront se contenter de versions limitées.

Dans cette édition, je vous propose d'explorer une idée dérangeante : la pauvreté de demain pourrait devenir cognitive. Qui contrôlera les infrastructures qui alimentent l'intelligence artificielle ? Pourquoi le compute devient-il un nouveau capital stratégique ? Sommes-nous en train de construire une société où certains disposeront d'armées d'agents intelligents tandis que d'autres devront encore prouver qu'ils pensent par eux-mêmes ?

Et puisque l'IA ne flotte pas dans les nuages mais repose sur des mines, des puces, de l'énergie, des câbles et des rapports de force géopolitiques, nous partirons aussi à la découverte de la nouvelle carte du monde qui se dessine sous nos yeux.

Bienvenue dans une édition consacrée à la puissance invisible qui redéfinit déjà nos économies, nos métiers et peut-être nos démocraties.

Stéphane Amarsy

Vous pouvez retrouver cette newsletter en podcast ici


Demain, les pauvres penseront plus lentement

En 2032, Iris commençait toutes ses journées par une négociation silencieuse avec sa machine. Elle savait qu’elle avait droit à vingt requêtes complexes par jour et pas une de plus. Après, le modèle ralentissait, simplifiait ses réponses, oubliait des éléments de contexte, refusait certaines simulations sous prétexte de charge excessive pour finir par devenir inutile.

Ce matin-là, elle était responsable d’une recommandation stratégique pour une entreprise de santé qui cherchait à revoir son modèle de distribution. Rien d’impossible. Iris était intelligente, créative et ses vingt ans de métier lui on donnaient une vraie sensibilité terrain complétée de cette capacité rare à entendre ce que les tableaux Excel ne disent jamais. Elle formula sa demande avec soin. Le système répondit par un plan clair voir convenable. Trop convenable, justement. Il y avait là cette odeur de plastique neuf que prennent les idées quand personne ne les a vraiment habitées. Elle demanda une analyse des risques, puis une version plus opérationnelle, puis un scénario concurrentiel. Le compteur descendit. Dix-sept. Quinze. Douze. À midi, elle avait déjà consommé la moitié de son intelligence disponible.

Sophia, d’un âge semblable, travaillait sur le même type de sujet à l’autre bout de la ville. Elle a le même niveau d’études et probablement la même fatigue dans les yeux. Par contre, son entreprise lui donnait accès au compute premium : modèles spécialisés, mémoire longue, agents autonomes, données propriétaires, simulateurs de marché, jumeaux numériques de clients, analyse juridique en temps réel, génération de prototypes, avatars contradicteurs capables de jouer un comité exécutif avec une cruauté presque humaine. À 9 h 12, son système avait cartographié le marché. À 9 h 34, il avait testé six hypothèses de pricing. À 10 h 03, trois agents avaient produit des maquettes d’expérience client. À 11 h 20, un autre avait généré les objections probables de la direction financière, du juridique et des syndicats. À 14 h, Sophia arbitrait entre plusieurs futurs possibles.

À 18 h, Iris avait produit un livrable et Sophia une stratégie. La puissance de calcul les séparait et non le talent. La méritocratie avait changé de fournisseur cloud.

Voilà le futur qui s’avance dans le silence feutré des abonnements différenciés. Avoir accès à l’IA ou pas ne divisera pas notre monde. Il sera divisé entre ceux qui auront accès à une intelligence artificielle profonde, rapide, spécialisée, connectée, et ceux qui utiliseront des versions bridées, lentes, génériques, parfois gratuites, parfois obsolètes menant à deux vitesses de pensée pour une même question.

Nous regardons encore l’intelligence artificielle comme une interface. Nous débattons de ses réponses, de ses hallucinations, de ses promesses, de ses biais. C’est évidemment nécessaire sans être suffisant car l’enjeu est le compute. Le compute est la capacité matérielle, énergétique et économique à mobiliser de l’intelligence artificielle à grande échelle. C’est la possibilité de faire travailler des modèles puissants, longtemps, souvent, avec beaucoup de données, beaucoup de mémoire, beaucoup de contexte, beaucoup d’agents spécialisés. C’est du temps compressé, de l’expertise industrialisée, de l’hypothèse produite en rafale, … C’est la capacité à tester des millions de chemins pendant qu’un humain en explore trois avec une tasse de café tiède et une réunion à 15 h.

Hier, le capital productif se mesurait en usines, en machines, en brevets, en réseaux de distribution alors que demain, il se mesurera aussi en GPU, en modèles, en données, en capacité d’inférence, en accès prioritaire aux architectures les plus puissantes. La machine-outil du XXIe siècle pense et comme toutes les machines-outils avant elle, elle ne sera pas distribuée équitablement par la seule magie du progrès.

Le risque de caste apparaît ici. Une caste moderne naît discrètement d’une suite d’avantages minuscules, répétés chaque jour, jusqu’à devenir une différence de monde. Quelques secondes gagnées ici. Une analyse meilleure là. Une simulation inaccessible aux autres. Une capacité de production démultipliée. Une décision prise plus vite. Une erreur évitée. Une opportunité saisie avant même que les autres aient fini de la formuler. Celui qui a accès au meilleur compute apprend plus vite. Produit plus vite. Compare plus vite. Négocie mieux. Échoue moins cher. Il peut répondre à davantage d’appels d’offres, tester davantage de concepts, générer davantage de contenus, automatiser davantage de tâches, préparer davantage de scénarios. Nul besoin d’être plus brillant, il faut juste être mieux entouré par des intelligences non humaines de façon à développer son environnement cognitif à condition de ne pas abandonner notre propre intelligence.

C’est une injustice nouvelle, parce qu’elle portera le masque de la compétence. Nous dirons : cette personne est plus productive. Cette équipe est plus agile. Cette entreprise est plus innovante. Ce consultant est plus percutant. Ce chercheur publie davantage. Ce commercial personnalise mieux ses propositions. Ce dirigeant décide plus vite. Ces performances seront liées à l’accès à une armée invisible de machines.

On peut déjà distinguer trois niveaux.

  • Il y aura d’abord la caste assistée. Celle qui utilise des outils génériques pour aller un peu plus vite : écrire un mail, résumer une réunion, produire une première version de présentation, chercher une idée. Cela donne l’impression d’être entré dans le futur. Mais ce futur-là reste un vélo électrique sur une autoroute.

  • Il y aura ensuite la caste augmentée. Celle qui dispose de modèles spécialisés, nourris par les données métier, intégrés aux logiciels internes, capables de produire une valeur mesurable. Ici, l’IA devient une extension productive. Elle connaît les clients, les marges, les contraintes, les historiques, les normes, les angles morts. Elle travaille.

  • Enfin, il y aura la caste orchestratrice. Celle qui possède ou contrôle les infrastructures, les modèles, les flux de données, les chaînes d’agents. Elle organise le travail massif de systèmes artificiels pour transformer des marchés entiers.

On imagine souvent que l’intelligence artificielle va remplacer le travail. C’est une vision trop brutale, donc presque rassurante. Elle donne un ennemi visible. En réalité, elle va d’abord reclasser le travail. Elle va déplacer la frontière entre ceux qui pilotent des systèmes productifs intelligents et ceux qui exécutent encore des tâches que ces systèmes n’ont pas automatisées, pas encore, ou pas jugées assez rentables pour l’être. Le travail se fragmentera avant de se polariser puis Il changera de densité.

D’un côté, des travailleurs amplifiés, capables de produire en une journée ce qui demandait hier une équipe entière. Des analystes qui ne feront plus des analyses, mais qui choisiront entre des analyses concurrentes. Des créatifs qui ne produiront plus trois pistes, mais qui arbitreront entre cent directions possibles. Des juristes qui ne reliront plus seulement des contrats, mais qui piloteront des matrices de risques mouvantes. Des développeurs qui ne coderont plus ligne par ligne, mais qui composeront avec des systèmes capables d’assembler des architectures entières.

De l’autre côté, des travailleurs résiduels. Le mot est dur. Il faut pourtant oser le regarder. Ceux qui resteront dans les interstices : présence physique, relation humaine sous-payée, micro-tâches de correction, logistique, maintenance invisible, validation de données, contrôle qualité, accompagnement émotionnel que l’économie valorise mal alors qu’il tient parfois le monde debout.

Et au milieu, une immense zone de turbulence : cadres, consultants, enseignants, journalistes, chercheurs, designers, médecins, commerciaux, managers. Tous les métiers de la production symbolique devront répondre à “Que vaut mon travail si quelqu’un, avec un meilleur compute, peut produire dix versions de ma pensée avant midi ?”

Pour autant, l’humain ne devient pas inutile. Ce serait céder à la paresse symétrique de la peur. La machine calcule, génère, compare, simule. Mais elle ne porte pas la responsabilité morale de ce qu’elle engage. Elle n’a pas de courage. Pas de honte. Pas de mémoire intime du réel. Elle ne sait pas ce que coûte une décision à celui qui devra vivre avec.

Les avantages que procurent notre humanité se déplacent vers la capacité à juger, à relier, à donner du sens, à refuser, à sentir qu’une réponse parfaite est parfois profondément fausse, à dépasser nos propres limites et à être capable d’expliquer clairement nos idées. C’est l’essentiel. Mais encore faut-il que cet essentiel soit reconnu, formé et rémunéré. Nos économies ne paient pas l’effort. Elles prétendent parfois le faire alors qu’en réalité, elles paient surtout la valeur perçue, la rareté, le pouvoir de négociation, l’impact mesurable, ... Or si deux personnes possèdent la même compétence initiale, mais pas le même accès au compute, leur productivité apparente peut diverger à une vitesse folle. Le marché verra le résultat et non l’asymétrie d’infrastructure. Et il rémunérera le résultat. C’est bien sûr injuste. Les marchés ne sont pas des professeurs de philosophie. L’équité ne sera regardé.

L’accès au compute deviendra certainement un multiplicateur de rémunération plus puissant que le diplôme. Ceux qui gagnent plus pourront acheter davantage de compute. Ceux qui achètent davantage de compute produiront davantage de valeur. Ceux qui produisent davantage de valeur capteront davantage de revenus. Ceux qui captent davantage de revenus attireront les meilleurs outils, les meilleures données, les meilleurs talents, les meilleures opportunités et plus de compute.

La richesse achètera l’intelligence qui produira la richesse ce qui représente un moteur automatique de divergence. Le plus inquiétant n’est pas que certains acteurs veuillent créer ce monde. Le plus inquiétant est que personne n’a besoin de le vouloir vraiment pour qu’il advienne. Les systèmes sociaux ont l’élégance cruelle de savoir produire de l’injustice sans intention explicite. Pour ce faire, il suffit d’aligner les incitations.

  • Le premier facteur est économique. Dans une économie concurrentielle, tout ce qui accroît la productivité commence comme un avantage et finit comme une obligation. L’IA sera d’abord un bonus. Puis un standard. Puis un prérequis. Comme l’ordinateur. Comme Internet. Comme le smartphone. On se souvient à peine du moment où ces outils ont cessé d’être optionnels.

  • Le deuxième facteur est technologique. Plus les modèles deviendront agentiques, multimodaux, spécialisés, connectés aux logiciels de production, plus l’écart entre “avoir accès” et “ne pas avoir accès” deviendra décisif. Une IA qui rédige un texte aide. Une IA qui observe un marché, négocie avec des fournisseurs, génère un prototype, vérifie sa conformité, contacte des prospects et ajuste une stratégie en temps réel ne joue plus dans la même cour. Elle ne complète pas le travail. Elle le réorchestre.

  • Le troisième facteur est matériel. Le compute n’est pas une vapeur magique suspendue au-dessus du monde. Il repose sur des puces, des data centers, de l’électricité, de l’eau, du refroidissement, des réseaux, du foncier, des chaînes d’approvisionnement fragiles. Il a une géographie. Il a une masse. Il chauffe. Il consomme. Il dépend de mines, d’usines, de ports, de tensions diplomatiques, de décisions industrielles prises loin du citoyen ordinaire. Derrière la fluidité d’une réponse instantanée, il y a une planète qui tousse.

  • Le quatrième facteur est politique. Si le compute reste entièrement gouverné par des logiques privées, les usages les plus rentables passeront naturellement avant les usages les plus nécessaires. La publicité personnalisée, la finance algorithmique, la défense, le divertissement synthétique, la captation d’attention auront toujours de bons arguments économiques. L’éducation, l’environnement, la recherche publique, les hôpitaux, les collectivités locales, les petites entreprises, les associations devront faire la queue avec leur petit ticket froissé.

  • Le cinquième facteur est éducatif. Si l’école ne forme pas à penser avec les systèmes intelligents, alors seuls les milieux déjà favorisés apprendront à les piloter finement. L’inégalité ne portera plus seulement sur l’accès au savoir, mais sur l’accès aux bons dialogues avec les machines. Savoir poser une question, structurer un raisonnement, détecter une réponse séduisante mais fragile, combiner intuition humaine et puissance algorithmique définit la nouvelle grammaire. Si elle reste implicite, elle deviendra un héritage social de plus.

  • Le sixième facteur est culturel. Nous confondons volontiers vitesse et intelligence, volume et valeur, automatisation et progrès. Vieille manie humaine. Donnez-nous un marteau brillant, nous finirons par organiser le monde en clous. Le risque est de considérer celui qui produit plus comme celui qui pense mieux. Or produire davantage de signes n’a jamais garanti davantage de sens. Une machine peut remplir le silence. Elle ne sait pas toujours pourquoi il méritait d’exister.

Une caste ne se construit par l’habitude et non seulement par l’argent. Et cette habitude pourrait devenir démocratique au mauvais sens du terme car elle sera acceptée par tous, contestée par peu et intégrée aux critères normaux de performance. Ne pas disposer d’agents avancés sera bientôt perçu comme un manque d’efficacité personnelle et non comme une injustice d’accès. Le travailleur lent sera suspect. Le professionnel non augmenté paraîtra artisanal. Le chercheur sans compute semblera moins ambitieux. Le professeur sans IA personnalisée aura l’air dépassé. L’indépendant sans agents commerciaux sera jugé moins réactif.

Nous appellerons cela adaptation peut-être à tort. Car si l’accès au compute devient une condition de performance économique, il deviendra aussi une condition de citoyenneté réelle. Celui qui n’a pas accès aux bons outils comprendra moins vite les débats techniques, défendra moins bien ses droits, comparera moins bien les offres, détectera moins bien les manipulations, produira moins de contre-discours, participera moins à la fabrication du réel, ... La démocratie suppose une certaine égalité de capacité à comprendre, contester, argumenter et décider. Pas une égalité parfaite, bien sûr. Elle n’a jamais existé. Mais un socle commun. Une possibilité partagée d’entrer dans la conversation du monde. Que devient cette conversation lorsque certains disposent d’armées d’agents cognitifs et d’autres d’un moteur de recherche fatigué ? Que devient le débat public quand des organisations peuvent tester en temps réel des milliers de messages politiques, psychologiques, émotionnels, pendant que les citoyens tentent encore de distinguer le vrai du faux avec leurs seuls réflexes ? Que devient la liberté quand l’asymétrie cognitive devient trop grande ?

Alors est ce que le compute doit devenir un commun démocratique ? Attention, je ne parle pas d’un buffet gratuit et illimité où chacun brûlerait de l’énergie pour générer des images de chats en armure médiévale. Il ne s’agit pas de transformer la responsabilité collective en open bar numérique. Je propose de reconnaître que certaines capacités d’intelligence artificielle deviendront aussi essentielles que l’électricité, Internet, l’éducation ou l’accès à l’information.

Dès lors, elles devront être gouvernées comme des infrastructures de justice. Cela suppose d’imaginer des accès publics ou mutualisés pour l’éducation, la recherche, les PME, les indépendants, les hôpitaux, les collectivités, les associations. Cela suppose de soutenir des modèles ouverts, auditables, sobres, adaptés aux besoins réels plutôt qu’à la seule ivresse du gigantisme. Cela suppose aussi de créer des priorités : soigner avant de cibler, apprendre avant de divertir, comprendre avant de vendre, réparer avant d’accélérer, ... Enfin et surtout, cela suppose de former chacun non pas à “utiliser l’IA”, formule déjà un peu poussiéreuse, mais à penser avec des systèmes intelligents. Questionner. Vérifier. Contextualiser. Arbitrer. Refuser. Relier. Garder ce petit caillou humain qu’est le doute dans la chaussure de la machine.

Nous devons apprendre à ne pas leur abandonner notre jugement. Nous sommes donc devant une alternative simple dans sa formulation et immense dans ses conséquences. Soit l’intelligence artificielle amplifie les écarts existants et le compute devient un nouveau domaine seigneurial. Soit nous décidons que cette puissance, précisément parce qu’elle est prodigieuse, doit être partagée, orientée, discutée, limitée parfois, gouvernée toujours. La première voie mène à une féodalité cognitive. Elle aura des interfaces élégantes, des chartes éthiques, des abonnements familiaux et des communiqués de presse très rassurants tout en organisant, sous nos yeux souvent ébahis, une nouvelle hiérarchie des capacités humaines. La seconde voie ouvre la possibilité d’une renaissance augmentée. Non pas l’égalité parfaite des moyens, illusion confortable, mais une équité minimale des chances cognitives.

iris et Sophia ne sont pas des personnages fictifs. Ils sont les deux trajectoires possibles d’une même société. Le futur sera divisé entre ceux qui auront les moyens de faire penser les machines, et ceux qui devront encore prouver qu’ils pensent par eux-mêmes.

Faisons du compute une responsabilité collective et non pas un privilège technique sinon, demain, l’intelligence ne sera pas artificielle. Elle sera sociale et terriblement inégale.

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Aux USA, certaines boites de technologie composent le salaire de leurs employés d’une partie en dollars et d’une autre en tokens (=compute). En deux mots, c’est parti !


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La nouvelle carte du monde : comment l’intelligence artificielle redessine la puissance

L’IA n’habite pas dans le ciel. Elle commence sous terre. Elle naît dans les mines, dans les terres rares, dans le cuivre, le gallium, le germanium, le lithium, le graphite, ... Elle traverse les raffineries, les usines de semi-conducteurs, les salles blanches, les centrales électriques, les câbles sous-marins, les data centers, les clouds hyperscale, puis finit sa course dans une interface si polie qu’elle nous fait oublier l’immense brutalité matérielle qui la rend possible.

Plus l’intelligence artificielle semble immatérielle, plus elle dépend d’une infrastructure physique, lourde, fragile, énergivore et géopolitiquement exposée. Mais alors, qui contrôle vraiment l’IA ? Celui qui possède le meilleur modèle ? Celui qui vend l’abonnement ? Celui qui fabrique les puces ? Celui qui alimente les data centers ? Celui qui contrôle les câbles ? Celui qui fixe les règles ? La puissance appartient à ceux qui maîtrisent les couches profondes de l’intelligence qui ne sont pas seulement techniques. Elles sont minières, industrielles, énergétiques, commerciales, juridiques, militaires, culturelles. L’IA est une infrastructure de civilisation. Ce texte s’inscrit dans cette nécessité de relier technologie, société et conscience pour comprendre les forces qui le structurent déjà.

L’IA commence dans la boue

Le grand récit de l’IA adore les laboratoires, les modèles, les benchmarks, les conférences, les levées de fonds. Il aime les noms propres : OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, Meta, Mistral, DeepSeek, NVIDIA. Il aime les courbes qui montent et les annonces qui claquent. N’oublions pas que avant le modèle, il y a la matière. Les terres rares, malgré leur nom presque ésotérique, ne sont pas toujours rares dans la croûte terrestre. Ce qui est rare, c’est leur extraction propre, leur raffinage, leur séparation et leur transformation industrielle. C’est précisément là que se situe la dépendance et le pouvoir. Un minerai brut n’est pas encore une puissance. Il faut le purifier, le transformer, l’intégrer dans des aimants, des moteurs, des composants, des équipements.

La Chine l’a compris avant beaucoup d’autres. Elle a construit, patiemment, une position centrale dans plusieurs chaînes de minerais critiques. y compris en le raffinant, en le transformant, en verrouillant les étapes intermédiaires que l’on ne voit jamais dans les discours officiels mais sans lesquelles rien ne fonctionne. La géopolitique de l’IA commence vraiment ici à savoir dans les chaînes d’approvisionnement qui relient une mine africaine, une raffinerie chinoise, une usine japonaise, un fabricant taïwanais, un data center américain et un client européen. Nous pensons acheter du logiciel alors que nous achetons une planète transformée.

La puce est devenue une frontière

Vient ensuite le silicium. Les puces sont le cœur battant de l’IA moderne. Sans GPU, sans accélérateurs spécialisés, sans mémoire haute bande passante, sans lithographie avancée, les grands modèles restent des cathédrales dessinées sur une nappe. La chaîne des semi-conducteurs est l’une des architectures industrielles les plus sophistiquées jamais construites. Les États-Unis dominent largement la conception de nombreuses puces avancées, les logiciels de design électronique, les plateformes cloud, les laboratoires d’IA et une grande partie de l’écosystème financier. Taïwan, avec TSMC, reste un pivot majeur de la fabrication de pointe. Les Pays-Bas, avec ASML, occupent une place décisive dans la lithographie. La Corée du Sud est stratégique pour la mémoire. Le Japon demeure indispensable pour certains matériaux et équipements. Une partie du destin numérique mondial tient dans des machines que presque personne ne sait fabriquer.

C’est pourquoi les États-Unis ont fait des contrôles à l’exportation un instrument central de leur stratégie. Depuis octobre 2022, Washington a progressivement restreint l’accès chinois aux semi-conducteurs avancés, aux équipements de fabrication et à certaines capacités liées au calcul IA. Le Bureau of Industry and Security américain a encore renforcé ces contrôles en 2025 sur les semi-conducteurs les plus avancés. Cette politique illustre que la puce a dépassé le stade de composant pour devenir une frontière inscrite dans le silicium, dans les licences d’exportation, dans les logiciels de conception, dans les machines de lithographie, dans les chaînes logistiques, ..., dans nos futurs.

Des acteurs toujours plus nombreux tentent avec plus ou moins de succès de développer leurs propres puces afin de s’affranchir du maître NVDIA. Google est la plus avancée avec ses Tensorflow qui permettent à Gemini (son IA) de fonctionner.

Pour autant, ralentir un rival ne signifie pas toujours le contenir. C’est même parfois lui offrir une obsession. Des travaux récents sur les contrôles américains montrent qu’ils peuvent renforcer, par contrecoup, les stratégies chinoises d’autonomie, de recherche locale et d’écosystèmes ouverts. Une autre étude publiée en juin 2026 soutient que les politiques américaines ont accru la valeur stratégique des systèmes IA ouverts et localement adaptables en Chine, avec une hausse notable de l’engagement des développeurs chinois dans les modèles open source. En décembre 2025, un laboratoire chinois a publié un article sur des tests de puce sans silicium … Cette contrainte créera peut être la rupture technologique conduisant à une nouvelle ère.

L’énergie, ce plafond de verre que personne ne voulait regarder

Les data centers consomment déjà des quantités considérables d’énergie et la demande augmente très vite. L’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique mondiale des data centers pourrait plus que doubler pour atteindre environ 945 TWh en 2030, soit un peu moins de 3 % de la consommation électrique mondiale projetée à cette date ; elle progresserait d’environ 15 % par an entre 2024 et 2030, quatre fois plus vite que la consommation des autres secteurs.

Un modèle d’IA a besoin d’électricité, de refroidissement, de réseaux, de transformateurs, de lignes haute tension, d’autorisations locales, d’eau parfois, de terrains disponibles, d’une stabilité politique et d’une acceptabilité sociale. Les pays qui disposeront d’une énergie abondante, stable, relativement bas carbone et rapidement mobilisable auront un avantage décisif. Le Canada, la France avec son parc nucléaire, certains pays nordiques, le Golfe avec ses ressources énergétiques et ses capitaux, certaines régions américaines bien connectées, le Japon par sa discipline industrielle, tous peuvent trouver là une carte stratégique. Cette carte est néanmoins dangereuse car l’IA entre en concurrence avec d’autres usages comme industrie, électrification des transports, chauffage, hydrogène, ménages, transition climatique. Elle promet de nous aider à piloter la complexité du monde tout en ajoutant elle-même une pression nouvelle sur les infrastructures qui doivent tenir ce monde debout.

L’IA ne manquera peut-être pas d’idées. Elle manquera de mégawatts.

Le cloud : ce territoire des autres loué à la minute

Les grands fournisseurs (Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud, Oracle, Alibaba, Tencent, …) vendent de la capacité d’action composée de calcul, du stockage, des bases de données, de la cybersécurité, des modèles, des API, des outils développeurs, des agents, des connecteurs métiers, des environnements de déploiement. Ils vendent une architecture complète dans laquelle les entreprises viennent installer leur futur et par conséquence le notre.

Une entreprise européenne qui veut déployer rapidement de l’IA peut choisir une API américaine, un cloud américain, des GPU produits grâce à une chaîne asiatique, des outils de développement intégrés dans une suite logicielle déjà adoptée par ses équipes, le tout encadré par des contrats qu’elle ne lit qu’à moitié. Tout est dépendance. La domination commerciale passe par l’intégration dans un écosystème. Le cloud devient alors une sorte de sol invisible qu’on remarque que le jour où l’on veut déménager.

La stratégie américaine est redoutable. Les États-Unis contrôlent la distribution de modèles puissants. Ils savent transformer une percée technologique en produit mondial, puis en standard de fait. Le modèle devient une API. L’API devient une habitude. L’habitude devient une dépendance. La dépendance devient une rente. La Chine poursuit une autre logique, plus intégrée à l’État, à l’industrie, aux plateformes nationales et aux infrastructures publiques. L’Europe, elle, peine encore à transformer ses principes en plateformes capables de rivaliser à grande échelle. Elle régule mieux qu’elle ne distribue et protège mieux qu’elle ne déploie.

Vous l’aurez compris la distribution est une arme douce d’une redoutable efficacité. Le cloud est le territoire des autres loué à la minute.

Les câbles, les réseaux et la diplomatie des profondeurs

L’IA dépend des réseaux. Les données circulent entre utilisateurs, data centers, zones cloud, laboratoires, entreprises, administrations, terminaux, satellites parfois, câbles presque toujours. Une requête qui semble instantanée traverse une géographie complexe. Elle prend des routes. Elle franchit des frontières. Elle dépend de points d’échange, de fibres, de protocoles, de fournisseurs d’accès, de contrats privés, de sécurités physiques. Les câbles sous-marins deviennent donc des infrastructures géopolitiques de premier rang. Qui les finance ? Qui les pose ? Qui les répare ? Qui sait où ils passent exactement ? Qui peut les surveiller ? Qui peut les couper ? Qui possède les stations d’atterrissement ?

Hier, la puissance maritime contrôlait les ports, les détroits ou encore les routes commerciales. Aujourd’hui, elle contrôle aussi les routes du calcul. L’empire transporte des modèles, des données, des dépendances cognitives et informationnelles. On comprend alors pourquoi les géants technologiques investissent eux-mêmes dans les câbles, pourquoi les États cherchent des itinéraires alternatifs, pourquoi les régions insulaires, africaines ou asiatiques deviennent des points stratégiques. Un câble peut transformer un territoire périphérique en hub numérique. Il peut aussi révéler sa vulnérabilité.

Les algorithmes : la partie visible d’une pyramide obscure

Les modèles d’IA sont devenus les vitrines de la puissance. Leur performance est scrutée comme autrefois les essais nucléaires ou les lancements spatiaux. Chaque nouveau modèle est un signal envoyé au monde : nous savons faire, nous savons raisonner, nous savons automatiser, nous savons industrialiser l’intelligence. Il serait néanmoins naïf de croire que le meilleur modèle gagne toujours. Un modèle plus faible mais mieux distribué peut dominer. Un modèle plus petit mais moins cher peut se diffuser plus vite. Un modèle open source peut devenir une norme. Un modèle spécialisé peut battre un géant généraliste dans un secteur donné. Un modèle embarqué peut rendre inutile une partie du cloud.

Le Stanford AI Index 2026 indique que l’écart de performance entre les meilleurs modèles américains et chinois s’est fortement resserré, que les modèles des deux pays se sont échangé la tête depuis début 2025, et que les États-Unis produisent encore davantage de modèles de premier rang tandis que la Chine mène en volume de publications, citations, brevets et installations de robots industriels. Les IA weight source (équivalent à l’open source) ont en moyenne 6 mois de retard sur les plus avancées. La domination devient une course à plusieurs dimensions. Les États-Unis restent puissants par leurs entreprises, leur capital, leur cloud, leurs talents, leur distribution. La Chine gagne par la vitesse de rattrapage, l’intégration industrielle, le marché intérieur, les stratégies ouvertes et les capacités de déploiement. L’Europe peut exister par la confiance, la régulation, l’industrie, les données sectorielles, la recherche et l’énergie si elle accepte enfin de penser l’échelle.

Les États-Unis : l’architecture de l’avance

La stratégie américaine repose sur le contrôle des goulets d’étranglement. Washington agit sur plusieurs couches à la fois en soutenant une industrie privée extrêmement puissante et en limitant l’accès aux puces avancées. Ils utilisent aussi les contrôles d’exportation. Ils attiraient les talents ce qui est moins vrai aujourd’hui. Ils laissent leurs entreprises construire des plateformes mondiales qui transforment l’innovation en produit, puis le produit en standard.

La force américaine réside dans la vente d’un environnement complet : le cloud, les suites bureautiques, les outils développeurs, les assistants, les API, les marketplaces, les normes de cybersécurité, les contrats, la documentation, l’écosystème de partenaires. Une entreprise peut entrer dans cet univers sans douleur par contre en sortir est une autre histoire. L’Amérique défend l’architecture de son avance mais cette stratégie contient sa propre contradiction. À force de contrôler, elle peut inquiéter ses alliés. À force de restreindre, elle peut pousser ses rivaux à inventer d’autres routes. À force de concentrer la puissance dans quelques plateformes privées, elle peut transformer une démocratie en dépendance infrastructurelle. Il s’agit d’un risque stratégique car une puissance qui devient trop indispensable finit toujours par susciter des plans de sortie.

La Chine : la patience industrielle contre l’encerclement

La Chine joue une partie différente. Elle sait parfaitement qu’elle reste contrainte sur certaines puces avancées. Elle sait que les restrictions américaines lui compliquent l’accès aux GPU les plus puissants, aux équipements de fabrication les plus sophistiqués et à certains composants critiques. Mais elle dispose d’un marché intérieur immense, d’un État planificateur, d’une base industrielle profonde, d’entreprises numériques capables de déployer vite, d’une position forte dans certaines chaînes de minerais critiques et d’une discipline stratégique que l’Occident sous-estime souvent pour ne pas dire systématiquement. La chine cherche à rendre la contrainte productive. Si l’accès aux puces les plus avancées est limité, il faut optimiser les architectures. Si les modèles fermés sont coûteux, il faut pousser les modèles ouverts. Si l’écosystème mondial est verrouillé, il faut bâtir des standards alternatifs. Si l’exportation directe est difficile, il faut séduire les pays qui veulent de l’IA moins chère et plus adaptable à leurs infrastructures.

La Chine absorbe et recompose vers d’autres voies.

L’Europe : la conscience ne suffit plus

L’Europe veut civiliser la technologie avant de l’avoir pleinement industrialisée. Elle a raison de poser la question de la confiance et de penser les droits, les risques, l’auditabilité, la responsabilité, la transparence. Elle a raison de refuser que l’avenir numérique devienne un Far West privatisé. Mais elle aurait tort de croire qu’une règle peut remplacer une usine, un data center, une puce, un cloud, un produit, une force commerciale. Le 3 juin 2026, la Commission européenne a présenté un paquet de souveraineté technologique destiné à renforcer les capacités européennes dans les semi-conducteurs, l’IA, le cloud et l’open source. La Commission décrit ce paquet comme une évolution majeure visant à renforcer l’autonomie numérique de l’Union européenne. Nécessaire mais non suffisant.

L’Europe doit regarder sa propre vérité en face. Elle possède des chercheurs, des industriels, des énergéticiens, des mathématiciens, des systèmes de santé, des données sectorielles, des savoir-faire dans l’aéronautique, la défense, le luxe, l’automobile, l’énergie, la pharmacie. Elle dispose de valeurs fortes et d’une expérience historique de la régulation. Mais elle souffre d’un marché fragmenté, d’un capital-risque moins profond, d’une culture du produit moins offensive, d’une dépendance importante au cloud américain et d’une lenteur institutionnelle qui transforme parfois l’ambition en brochure. Pour autant, l’Europe n’a pas perdu. Elle doit simplement refuser de jouer une partie qui n’est pas la sienne. Elle ne deviendra probablement pas la meilleure imitation de la Silicon Valley. Tant mieux. Elle peut devenir autre chose à savoir le continent de l’IA de confiance, sectorielle, industrielle, frugale, auditée, souveraine dans les usages critiques. Une IA pour les hôpitaux, les usines, les réseaux électriques, les administrations, la recherche scientifique, la défense, l’éducation, la transition écologique. Une IA moins bavarde mais plus utile. Moins spectaculaire mais plus responsable. L’Europe doit devenir sa meilleure conscience opérationnelle.

Les puissances-charnières : ceux qui tiennent les verrous

La géopolitique de l’IA ne se résume pas au duel sino-américain. Taïwan tient une partie de la fabrication avancée. La Corée du Sud tient la mémoire. Le Japon tient certains matériaux, équipements et savoir-faire de précision. Les Pays-Bas ont une part décisive de la lithographie. L’Inde détient des talents, le logiciel, les services numériques, un marché immense et une capacité de diffusion. Le Canada tient une partie de l’énergie bas carbone et une tradition de recherche IA. Les pays du Golfe tiennent du capital, du foncier, de l’énergie et une volonté de devenir des hubs de calcul. Le Royaume-Uni tente d’exister par la sécurité IA, les talents et l’agilité réglementaire. La France peut jouer une carte singulière : énergie nucléaire, recherche mathématique, défense, industrie, Mistral, tradition d’État stratège.

Ces pays sont des carrefours et les empires ont besoin de carrefours.

Les vrais facteurs de dominance

La puissance en IA dépendra de quelques facteurs difficiles à réunir.

  • Le premier est la maîtrise des goulets d’étranglement. Celui qui contrôle les passages obligés contrôle le rythme des autres. Il n’a pas besoin de tout posséder. Il doit posséder ce dont les autres ne peuvent pas se passer.

  • Le deuxième est l’énergie. Pas seulement l’énergie disponible en théorie, mais l’énergie raccordable, stable, acceptable, pilotable. Le futur se branche sur un réseau.

  • Le troisième est le cloud computing. Celui qui possède le calcul à grande échelle devient l’intermédiaire de l’intelligence. Il peut louer, prioriser, suspendre, tarifer, certifier, intégrer.

  • Le quatrième est le talent. L’IA n’est pas faite uniquement par des chercheurs. Elle exige des ingénieurs systèmes, des spécialistes énergie, des commerciaux enterprise, des juristes, des designers, des experts cybersécurité, des responsables produit, des architectes cloud, des industriels. C’est une œuvre collective avec des câbles.

  • Le cinquième est la donnée utile. Pas la donnée brute. Pas le bruit. Les données médicales propres, industrielles, scientifiques, administratives, juridiques, climatiques, contextualisées, légalement exploitables. La rareté réside dans la qualité et non uniquement dans la quantité.

  • Le sixième est la distribution commerciale. L’IA qui gagne est celle qui arrive dans les outils déjà utilisés. Dans la messagerie. Dans le tableur. Dans le CRM. Dans l’ERP. Dans l’IDE du développeur. Dans le terminal du médecin. Dans la console de l’ingénieur. Dans la salle de classe. La domination commence par un bouton.

  • Le septième est la confiance. Dans les usages critiques, la performance brute ne suffit pas. Il faut savoir expliquer, auditer, sécuriser, garantir, localiser, prouver. C’est là que la régulation peut devenir un avantage, à condition de ne pas rester une incantation.

La domination ne viendra donc pas d’un seul avantage. Elle naîtra de l’alignement rare entre matière, énergie, calcul, talent, données, confiance et marché. La meilleure image est une alchimie complexe.

Sept futurs possibles

L’avenir de l’IA ne suivra pas une ligne droite. Il se formera par bifurcations, crises, alliances, accidents, régulations, percées techniques, pénuries et choix politiques. Il faut donc raisonner en scénarios. En voici sept :

  • Le premier est celui de l’empire américain consolidé. Les États-Unis conservent leur avance et le reste du monde utilise massivement des infrastructures américaines. La Chine progresse, mais reste partiellement contenue sur le très haut de gamme. L’Europe régule, mais dépend. Dans ce monde, la planète parle plusieurs langues mais pense dans une infrastructure américaine.

  • Le deuxième scénario est celui du duopole froid entre États-Unis et Chine. Deux blocs technologiques se stabilisent. Puces, modèles, clouds, câbles, normes, applications : tout se dédouble. Les pays tiers choisissent, combinent ou subissent. Ce n’est plus exactement une guerre froide, car les interdépendances demeurent, mais c’est une séparation progressive des architectures. Le rideau de fer descend sur des API.

  • Le troisième scénario est celui de la revanche chinoise par l’ouverture. La Chine, contrainte sur certaines puces, accélère sur les modèles ouverts, les architectures efficaces, les puces domestiques, les déploiements industriels et les partenariats avec le Sud global. Elle gagne par le coût, l’adaptabilité et la diffusion. Ses modèles deviennent les Android de l’IA. Ils sont partout, modulables, imparfaits parfois et surtout incontournables.

  • Le quatrième scénario est celui de l’Europe souveraine par les usages critiques. L’Europe cesse de vouloir singer les géants américains et construit sa puissance dans la santé, l’énergie, l’industrie, la défense, l’administration, la recherche, l’éducation, ... Elle combine cloud souverain, modèles spécialisés, auditabilité, énergie bas carbone et données sectorielles. Elle ne gagne pas le concours de la plus grosse IA généraliste.

  • Le cinquième scénario est celui du choc énergétique. La demande de calcul croît plus vite que les infrastructures. Les data centers deviennent politiquement contestés. Les prix montent. Les États arbitrent entre IA, industrie, ménages et transition climatique. L’innovation ne s’arrête pas, mais elle se déplace vers la frugalité, les petits modèles, le calcul local, l’efficacité par watt.

  • Le sixième scénario est celui de la balkanisation souveraine. Chaque grande zone impose ses règles, ses clouds, ses modèles, ses exigences de localisation. Les entreprises doivent maintenir plusieurs architectures techniques et juridiques. La recherche circule moins bien. Les coûts augmentent. Mais certaines régions gagnent en autonomie et en résilience. Nous voulions un réseau mondial. Nous héritons d’archipels numériques.

  • Le septième scénario est celui de la symbiose régulée. Il est le plus souhaitable, mais aussi peu probable. Les grandes puissances acceptent un socle minimal commun : sécurité des modèles les plus puissants, audit des usages critiques, protection des infrastructures, coopération énergétique, normes de transparence, garde-fous militaires, circulation scientifique encadrée. La compétition demeure, mais elle ne détruit pas le monde commun. La paix technologique naît de la reconnaissance de notre interdépendance.

Reprendre la main sur les couches profondes

L’intelligence artificielle nous rappelle que le numérique n’est pas léger. Que le progrès n’est pas neutre. Que la puissance n’est jamais seulement une affaire de talent ou d’idée. Elle est minérale, électrique, industrielle, juridique, commerciale, culturelle. Elle se loge dans une mine, une usine, un câble, une licence, une norme, une interface. Pendant des années, nous avons confondu usage et maîtrise. Nous utilisons des clouds que nous ne contrôlons pas. Des modèles que nous ne comprenons pas. Des puces que nous ne fabriquons pas. Des réseaux que nous ne voyons pas. Des conditions commerciales que nous acceptons trop vite. Des dépendances que nous découvrons trop tard.

Sortons de cette innocence.

La souveraineté ne signifie pas tout produire soi-même. Ce serait absurde. Aucun pays, pas même les plus puissants, ne maîtrise seul toute la chaîne. La souveraineté consiste plutôt à distinguer les dépendances acceptables, les dépendances réversibles, les dépendances dangereuses et les dépendances vitales. Elle consiste à savoir où l’on peut louer, où l’on doit acheter, où l’on doit bâtir, où l’on doit partager, où l’on doit refuser.

L’enjeu est certes technique et aussi démocratique car celui qui contrôle l’infrastructure de l’intelligence influence les choix, les représentations, les décisions, les savoirs, les récits, … Il touche à cette zone fragile où la puissance devient culture. L’IA nous demande de choisir entre empire des plateformes et communs numériques, entre puissance brute et responsabilité, entre dépendance confortable et souveraineté exigeante, entre accélération aveugle et maîtrise consciente et entre le code et le souffle.

La géopolitique de l’IA n’est pas une affaire lointaine réservée aux diplomates, aux ingénieurs et aux investisseurs. Elle parle de notre capacité collective à rester les sujets dans un monde qui préfère souvent nous transformer en utilisateurs. Comprendre cette géopolitique, nous permet de décider quelle part du monde nous refusons d’abandonner aux machines, aux marchés et aux empires.


Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine !

Stéphane Amarsy

Métamorphoses

Par Stéphane Amarsy

Stéphane est un entrepreneur visionnaire et un pionnier dans l'intersection de l'intelligence artificielle et de la transformation organisationnelle / sociétale. Fondateur de The Next Mind, il est guidé par une philosophie simple, mais percutante : "Mieux vaut s'occuper du changement avant qu'il ne s'occupe de vous !"

Sa trajectoire professionnelle, marquée par la création d'Inbox, devenue plus tard D-AIM en changeant complétement de business model, des levées de fonds, la fusion avec Splio, et l'élaboration du concept disruptif d'Individuation Marketing, sert de fondation solide à sa nouvelle entreprise. The Next Mind est le fruit de décennies d'expérience dans l'accompagnement de plus de 400 entreprises à travers plus de 30 pays dans leur transformation digitale / data / IA et organisationnelle.

Auteur du livre ​​"Mon Directeur Marketing sera un algorithme"​​, qui est une description de la société qu'il a projetée en 2017, auteurs de nombreuses tribunes, conférencier et intervenant dans plusieurs universités et écoles, il ne se contente pas de prêcher la transformation, il l'incarne. Chaque expérience proposée par Stéphane est inspirée entre autres par son vécu d'entrepreneur. Il pousse à affronter les réalités d'un monde en perpétuels changements. Stéphane est convaincu que la prise de conscience n'est que la première étape ; ce qui compte vraiment, c'est la capacité à agir et à s'adapter.

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