Bonjour à toutes et tous,
Nous ne sommes pas prêts.
L’intelligence artificielle accélère. Nos modèles économiques, sociaux et politiques restent accrochés à un monde qui disparaît.
Pour cette 150ᵉ édition de Métamorphoses, je vous propose un numéro spécial, avec un long article pour prendre la mesure de la situation.
Que devient notre modèle social si le travail humain finance de moins en moins la solidarité ? Que vaut notre souveraineté si nous dépendons d’infrastructures que nous ne maîtrisons plus ? Et comment préparer l’avenir quand l’IA, l’énergie, le climat et la démographie transforment tout, simultanément ?
Nous pourrions construire une société technologiquement extraordinaire et socialement insoutenable.
Cette trajectoire n’a rien d’une fatalité. Mais il faut agir. Je propose une échéance : 2029, pour engager cinq transformations majeures.
Dans ce numéro également : l’IA influence-t-elle déjà nos décisions ? Et que nous apprend Anthropic sur le futur du travail ?
Bonne lecture ou écoute.
Stéphane Amarsy
Vous pouvez retrouver cette newsletter en podcast ici
NOUS NE SOMMES PAS PRÊTS.
Deux ans, nous avons deux ans pour éviter le monde que nous prétendons redouter.
Nous ne sommes pas prêts, ni économiquement, ni socialement, ni politiquement et encore moins collectivement. Nous ne sommes pas prêts à ce qui va arriver, non du fait d’un manque d'informations, de technologies ou d'intelligence, mais parce que nous continuons à organiser notre avenir avec des modèles hérités d'un monde qui est en train de disparaître. Un monde où la croissance économique créait de l'emploi, où le travail finançait la protection sociale, où l'énergie était considérée comme une ressource disponible, où les États contrôlaient encore une grande partie de leurs infrastructures stratégiques, où les entreprises pouvaient construire des plans à cinq ans et où les citoyens pouvaient raisonnablement imaginer que leurs enfants vivraient mieux qu'eux. Ce monde n'existe déjà plus ! Et pourtant, nous faisons comme si. Nous débattons de l'âge de départ à la retraite alors que la nature même du travail pourrait être profondément bouleversée et par conséquent la redistribution de la richesse. Nous discutons de la réduction des dépenses publiques sans reconsidérer les mécanismes qui financent nos sociétés. Nous promettons davantage de croissance sans nous interroger sur les ressources physiques nécessaires pour la produire. Nous défendons notre souveraineté sans toujours mesurer à quel point nos capacités de décision dépendent d'infrastructures technologiques, énergétiques et industrielles que nous ne maîtrisons plus.
Nous continuons à discuter des réglages du moteur alors que nous changeons simultanément de véhicule, de carburant, de route et probablement de destination.
Que nos dirigeants se trompent dans leurs prévisions n’a rien de nouveau, cela a toujours été le cas. Ce qui criant et de plus en plus inquiétant est qu'ils continuent à discuter de sujets du passé auxquels les futurs ne répondront pas. Une rupture historique est en cours. Pour la première fois, nous développons à grande échelle des systèmes capables d'accomplir une part croissante des activités intellectuelles humaines, tandis que la robotisation intelligente commence à étendre cette transformation au monde physique. Jusqu'ici, nos machines remplaçaient principalement nos muscles, notre force et certaines de nos tâches répétitives. Désormais, elles peuvent analyser, rédiger, concevoir, programmer, dialoguer, assister des décisions et progressivement agir dans des environnements complexes. Demain, elles pourraient accomplir une proportion considérable des tâches sur lesquelles reposent nos organisations, cela impose de s’interroger sur ce que devient une société lorsque la création de valeur économique dépend de moins en moins directement de la contribution humaine rémunérée.
Et surtout, lorsque cette transformation rencontre simultanément d'autres ruptures majeures car l'IA ne se développe pas dans un monde vierge. Elle arrive dans un monde vieillissant, endetté, fragmenté, confronté aux tensions climatiques, aux conflits géopolitiques, aux fragilités énergétiques, à la concentration industrielle et à une dépendance numérique devenue systémique. Chacun de ces phénomènes serait déjà suffisamment difficile à gérer isolément. Ils ne sont pas isolés, ils interagissent, s'accélèrent et se contaminent. Pendant ce temps, nos systèmes de gouvernance restent essentiellement construits pour traiter séparément des problèmes qui n'existent plus séparément ce qui est une impasse.
Le travail ne pourra plus financer la société comme précédemment
Notre modèle social repose sur une équation historiquement très simple : les entreprises produisent des biens et des services et emploient des femmes et des hommes. Ces derniers perçoivent des revenus, consomment, paient des impôts et contribuent à la protection sociale. Les entreprises génèrent des bénéfices, investissent, distribuent des revenus et participent elles aussi au financement collectif. L'ensemble forme un équilibre certes imparfait et conflictuel tout en étant relativement cohérent au détail près que cet équilibre suppose une relation suffisamment stable entre production, emploi, revenus et redistribution. Rappelons que cette relation est justement ce que l'intelligence artificielle et la robotisation intelligente vont profondément modifier. ès 2024, le Fonds monétaire international estimait que près de 40 % des emplois mondiaux étaient exposés à l'IA, une proportion qui atteignait environ 60 % dans les économies avancées. Exposition ne signifie évidemment pas disparition. Une partie des emplois sera augmentée, d'autres transformés, certains supprimés et de nouveaux métiers apparaîtront. Mais l'ampleur du phénomène est déjà considérable.
Le problème dépasse largement les prévisions d'emploi. Imaginons une entreprise de services qui réalise aujourd'hui 100 millions d'euros de chiffre d'affaires avec 1 000 collaborateurs. Dans quelques années, grâce à des agents intelligents et à l'automatisation de ses processus, elle pourrait théoriquement produire davantage avec 600, 400 ou même 200 personnes selon son activité. Attention, ces chiffres sont un exemple et non une prévision. Si la productivité augmente fortement et que les effectifs diminuent, que deviennent les cotisations sociales ? Qui finance les retraites, l'assurance maladie, l'éducation ou les mécanismes de solidarité ? Et comment maintenir la consommation si une part croissante des revenus se concentre chez les détenteurs du capital, des données, des infrastructures et des systèmes intelligents ? Certains répondront que chaque révolution technologique a créé de nouveaux emplois. Même partiellement vrai, cette observation historique ne constitue en rien une loi universelle. Les précédentes révolutions industrielles ont transformé les activités humaines dans des délais relativement longs tout en créant de nouveaux besoins, de nouvelles industries et de nouvelles formes de travail. L'IA introduit une différence fondamentale du fait de sa capacité à participer à la conception, à la réalisation et à l'amélioration de nombreuses tâches qui constituaient précisément les nouveaux débouchés humains des révolutions précédentes. Autrement dit, les activités de remplacement elles-mêmes deviennent automatisables.
Rien ne prouve que cette dynamique conduira mécaniquement à un chômage massif. Mais rien ne garantit non plus que les emplois créés compenseront, au bon endroit, au bon moment et avec les mêmes niveaux de rémunération, ceux qui seront transformés ou détruits. On peut même en douter alors que notre modèle social repose pourtant largement sur cette hypothèse. Notre modèle social est fragile et les conséquences pourraient être particulièrement violentes pour les classes moyennes, qui constituent à la fois une grande partie de la base fiscale, le moteur de la consommation et un pilier de la stabilité démocratique.
Une société peut produire davantage de richesses tout en fragilisant une partie croissante de sa population et même devenir technologiquement extraordinaire et socialement insoutenable. Nous pourrions entrer dans une ère d'abondance productive et de pénurie de revenus. Il ne suffira pas de former les individus aux nouveaux outils. Il faudra repenser le partage de la valeur, la fiscalité, la protection sociale, la durée et la place du travail, les mécanismes de contribution collective et probablement la définition même de l'utilité économique. Sans cela, nous risquons de perfectionner les machines qui produisent la richesse tout en affaiblissant les mécanismes qui permettent aux humains d'en bénéficier.
L'énergie est le système sanguin de notre civilisation
Nous parlons beaucoup de la consommation énergétique de l'intelligence artificielle à raison mais réduire le problème énergétique aux seuls centres de données serait une erreur monumentale tout simplement car l'énergie irrigue absolument tout : logements, hôpitaux, écoles, usines, réseaux numériques, transports, équipements, agriculture, chaînes alimentaires, systèmes financiers et jusqu'aux infrastructures qui assurent la distribution de l'eau. Elle intervient dans la fabrication d'un ordinateur, l'extraction du cuivre, la production d'engrais, la construction d'un immeuble, le transport d'un conteneur, la conservation d'un médicament ou le fonctionnement d'une station d'épuration. L'électrification progressive de nos usages déplace une part croissante de cette dépendance vers les réseaux électriques alors même que nous entrons dans une période où plusieurs transformations augmentent simultanément les besoins d'électricité et d'infrastructures. En 2024, les centres de données représentaient environ 415 TWh, soit 1,5 % de la consommation électrique mondiale. L'Agence internationale de l'énergie estimait en 2025 que cette consommation pourrait atteindre environ 945 TWh en 2030. Pour rappel, la consommation mondiale totale était de 27 400 TWh en 2024, 28 200 TWh en 2025 et 33 600 TWh en 2030 5 400 TWh de plus donc l’IA représente moins de 10% de cette augmentation. Même si les centres de données ne devraient représenter qu'une fraction de la demande mondiale d'électricité en 2030 leur croissance crée des tensions considérables dans certaines régions, précisément parce que les besoins sont concentrés, rapides et difficiles à satisfaire. Il faut des centrales, des lignes, des transformateurs, des systèmes de refroidissement, des capacités de stockage, des composants électroniques, des métaux et des années de travaux.
La technologie accélère à une vitesse que les infrastructures physiques ne peuvent pas suivre. Ce décalage ne concerne pas uniquement l'IA.
Des transports décarbonés nécessitent des réseaux, des batteries et des matières premières. Une industrie relocalisée consomme de l'électricité, des matériaux et du capital. Des villes confrontées aux vagues de chaleur devront refroidir davantage de bâtiments. Chaque transformation prétend résoudre une difficulté tout en sollicitant une partie de ces mêmes ressources. Prenons un exemple. Un gouvernement souhaite simultanément relocaliser une industrie stratégique, électrifier les transports, développer des centres de données, décarboner le chauffage et renforcer ses capacités militaires. Chacune de ces décisions peut être parfaitement justifiée. Par contre, si elles sont conçues indépendamment, elles entrent en concurrence pour les mêmes équipements électriques, les mêmes ingénieurs, les mêmes financements, les mêmes métaux et les mêmes capacités de production. La somme de décisions rationnelles peut produire un résultat collectivement irrationnel ce qui implique que l'énergie ne peut plus être pensée comme un simple secteur économique mais devenir l'une des dimensions centrales de toute politique industrielle, sociale, technologique, alimentaire et géopolitique. Ue civilisation numérique sans énergie fiable est une civilisation vulnérable.
Trois bombes à retardement synchronisées : démographie, climat, matières premières
Nous vieillissons dans un monde où les équilibres démographiques deviennent profondément asymétriques. Selon les Nations unies, la fécondité mondiale était tombée à 2,25 enfants par femme en 2024, contre 3,31 en 1990. Plus de la moitié des pays se situaient déjà sous le seuil de renouvellement des générations. Dans les pays dont la population a atteint son maximum, la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus pourrait passer de 17 % en 2024 à 33 % en 2054. Ces évolutions lentes à l'échelle d'une vie humaine induisent des conséquences impossibles à inverser rapidement. Le Japon, la Corée du Sud, la Chine et une grande partie de l'Europe sont confrontés, à des degrés différents, au vieillissement et à la réduction potentielle de leur population active. À l'inverse, plusieurs pays africains connaissent une croissance démographique qui exige des investissements considérables dans l'éducation, l'emploi, l'énergie et les infrastructures. Ces divergences vont modifier les équilibres économiques, migratoires et géopolitiques. La robotisation pourrait compenser une partie du manque de main-d'œuvre dans les pays vieillissants ce qui peut être vue comme une formidable opportunité. Mais qui financera ces équipements ? Qui en possédera les capacités ? Comment redistribuer les gains de productivité ? Et que deviendront les pays dont la croissance dépend aujourd'hui d'une main-d'œuvre abondante et relativement peu coûteuse ? Nous pourrions voir émerger une nouvelle fracture mondiale entre les nations qui possèdent les machines et celles qui ne disposent que de leur population pour créer de la valeur.
À cette transformation s'ajoute la pression climatique. L'augmentation des températures, les sécheresses, les inondations, les incendies et les événements météorologiques extrêmes menacent les infrastructures, les productions agricoles, les ressources hydriques et l'habitabilité de certaines régions. Là encore, tout est lié. Une sécheresse réduit les rendements agricoles tout en limitant aussi la production hydroélectrique et en perturbant le refroidissement de certaines installations industrielles. La baisse de production agricole augmente les prix alimentaires ce qui fragilise les ménages. Les gouvernements doivent accroître leurs dépenses de soutien au moment même où leurs finances publiques sont sous pression. Si, simultanément, une crise géopolitique perturbe les approvisionnements en engrais ou en hydrocarbures, les effets se multiplient. Ce qui ressemblait à un problème climatique devient une crise économique, alimentaire, sociale et potentiellement politique sans même parlé des matières premières : cuivre, lithium, nickel, cobalt, terres rares, graphite, gallium, germanium, uranium... Notre avenir technologique est lié à une multitude de ressources dont l'extraction, la transformation ou le raffinage sont souvent concentrés dans un nombre limité de pays.
Nous voulons simultanément davantage de robots, de véhicules électriques, de capacités de calcul, de réseaux, de batteries et d'équipements de défense. Une mine ne se crée pas par une mise à jour logicielle. Il faut explorer, autoriser, financer, extraire, raffiner, transporter. Tout cela exige de l'énergie, de l'eau, des infrastructures, de la stabilité politique, du temps et génère une pression supplémentaire sur la biodiversité et le réchauffement climatique. Nous retrouvons le même paradoxe. Les besoins technologiques peuvent croître très rapidement. Au delà du territoire, la souveraineté devient énergétique, industrielle, technologique, cognitive, financière et décisionnelle. Une nation qui ne maîtrise aucune de ces dimensions peut conserver ses institutions démocratiques tout en perdant progressivement sa liberté réelle de choisir.
Cornucopiens contre malthusiens
D'un côté, les malthusiens, héritiers de Thomas Malthus, considèrent que la croissance des populations et de leurs besoins finit nécessairement par se heurter aux limites des ressources disponibles. La rareté est une réalité physique. Et aucune civilisation ne peut durablement consommer davantage que ce que son environnement est capable de lui fournir ou de renouveler.
De l'autre, les cornucopiens, convaincus que l'ingéniosité humaine, le progrès scientifique et l'innovation technologique repousseront continuellement les limites de notre développement. Les ressources ne sont pas véritablement limitées puisque nous pouvons découvrir de nouveaux gisements, inventer des substituts, améliorer les rendements et transformer ce qui était auparavant inutilisable en nouvelle richesse.
Les premiers nous invitent à regarder les limites et les seconds nous encouragent à les dépasser. Evidemment, chacun possède une partie de la vérité. Les malthusiens ont régulièrement sous-estimé notre capacité à inventer de nouvelles solutions. Les progrès agricoles, médicaux, industriels et énergétiques ont permis de soutenir une population mondiale passée d'environ un milliard d'habitants en 1800 à plus de huit milliards aujourd'hui tout en consommant des possibilités pour nos descendants.
Mais les cornucopiens ont trop négligé que repousser une limite ne signifie pas la supprimer. L'intelligence artificielle pourrait accélérer la découverte de nouveaux matériaux, améliorer les rendements agricoles, réduire certaines consommations énergétiques ou inventer des procédés industriels moins gourmands en ressources. Formidable. Mais un algorithme ne crée pas du cuivre à partir de rien. Une innovation ne fait pas disparaître les délais nécessaires à la construction d'un réseau électrique. Un robot ne supprime pas les besoins en eau, en énergie et en matières premières de l'usine dans laquelle il travaille. Et surtout, les progrès réalisés dans un domaine peuvent accroître les tensions dans un autre. Nous retrouvons le paradoxe de Jevons, identifié dès le XIXe siècle : améliorer l'efficacité d'utilisation d'une ressource peut, dans certaines conditions, conduire à une augmentation de sa consommation totale.
Nous confondons systématiquement efficacité et soutenabilité. Nous avons construit des organisations qui cherchent à maximiser leur productivité, à réduire leurs coûts, à accélérer leurs flux et à exploiter leurs ressources au plus près de leurs capacités. Chaque ressource inutilisée devient une anomalie économique. Chaque redondance apparaît comme un gaspillage. Chaque marge de sécurité ressemble à une inefficacité. Nous appliquons cette logique à presque tout sans considérer la destruction de possibilités futures. Nous avons progressivement remplacé la recherche d'équilibre par une quête permanente d'optimisation ce qui nous a conduit à une efficacité remarquable avec de très fortes fragilités interdépendantes.
Exemples : un hôpital dont tous les lits sont occupés en permanence affiche un excellent taux d'utilisation, jusqu'au jour où survient une épidémie. Une entreprise qui ne conserve aucun stock immobilise moins de capital, jusqu'au jour où un fournisseur cesse de livrer. Une agriculture spécialisée, mécanisée et très productive peut générer des rendements remarquables, mais si elle dépend d'un nombre réduit de variétés, de fournisseurs ou de ressources hydriques, sa vulnérabilité peut devenir considérable. Nous appelons progrès la suppression des marges qui absorbaient les chocs.
Le vivant nous enseigne pourtant exactement l'inverse. Depuis près de quatre milliards d'années, le vivant expérimente, s'adapte, échoue, se diversifie et développe des stratégies de survie. Il doit d'abord persister dans un environnement incertain sans chercher systématiquement la performance maximale. Le biologiste Olivier Hamant défend qu’à force de rechercher la performance, nos sociétés ont oublié qu'un système doit avant tout conserver sa capacité à fonctionner malgré les fluctuations et les perturbations. La robustesse consiste à rester suffisamment fonctionnel lorsque les conditions cessent de l'être. Regardons une forêt : sa résilience dépend notamment de la diversité des espèces, des interactions entre organismes, des mécanismes de régénération et de la capacité de l'écosystème à absorber certaines perturbations. Le vivant conserve des redondances. Il multiplie les voies possibles. Il utilise des ressources locales. Il accepte des rythmes variables. Il ne cherche pas à maximiser chaque composante indépendamment de l'ensemble. Bien sûr, la nature n'est ni un modèle parfait ni un univers dépourvu de compétition, de gaspillage ou d'effondrement. Elle nous rappelle qu’un Un système qui maximise constamment sa performance peut finir par détruire les conditions de sa propre pérennité. C'est exactement ce que nous faisons. Nous spécialisons nos chaînes de production jusqu'à les rendre dépendantes de quelques acteurs. Nous concentrons nos infrastructures numériques. Nous supprimons les stocks. Nous réduisons les capacités de réserve. Nous construisons des organisations où chaque individu doit fonctionner au maximum de sa productivité. Puis nous découvrons avec étonnement qu'une pandémie, une guerre, une cyberattaque ou une catastrophe climatique suffit à désorganiser des secteurs entiers. Nous avons “formidablement” organisé notre fragilité.
Le mot sobriété dérange parce qu’il évoque immédiatement la privation, la décroissance, le renoncement ou une forme de retour en arrière. Cette vision est profondément réductrice. La sobriété que nous devons réinventer n'est pas celle de la pénurie imposée. Elle consiste à distinguer ce qui crée réellement de la valeur de ce qui consomme des ressources sans améliorer durablement notre condition. Pourquoi multiplier les équipements lorsqu'ils peuvent être mutualisés ? Pourquoi renouveler systématiquement des infrastructures encore fonctionnelles ? Pourquoi organiser des chaînes logistiques mondiales pour des produits qui pourraient être fabriqués ou réparés localement ? Pourquoi utiliser des systèmes d'intelligence artificielle toujours plus puissants pour des tâches qui ne nécessitent qu'une fraction de leurs capacités ? Pourquoi surtout continuer à mesurer le progrès principalement par l'augmentation des volumes produits, consommés et échangés ? Nous entrons dans une période où les contraintes sur l'eau, l'énergie, les matériaux, les sols, la biodiversité et certaines capacités industrielles vont devenir de plus en plus déterminantes. Ces limites ne seront ni uniformes ni nécessairement absolues. Certaines ressources pourront être substituées, recyclées ou mieux exploitées. Leur disponibilité dépendra aussi des territoires, des infrastructures, des conflits, des coûts et des délais. Une ressource abondante sur Terre peut être pratiquement inaccessible à une industrie qui en a besoin demain matin. C’est la raison qui devrait nous pousser à passer d'une économie qui cherche systématiquement à maximiser les flux à une économie qui préserve ses capacités futures. Cela suppose de réintroduire des marges de sécurité, de diversifier les approvisionnements, de favoriser la réparabilité, d'allonger la durée de vie des équipements, de développer la circularité et de mesurer les dépendances avant de célébrer les gains de productivité et surtout, de comprendre que la sobriété et l'innovation ne sont pas nécessairement antagonistes. L'intelligence artificielle pourrait devenir un instrument extraordinaire de sobriété intelligente. Elle pourrait aider à réduire les gaspillages, adapter la production aux besoins réels, prolonger la durée de vie des équipements et mieux répartir les ressources tout en pouvant devenir une formidable machine à accélérer notre consommation. Tout dépendra des objectifs que nous lui assignerons.
La rupture consiste à passer de la performance à la robustesse
Notre modèle économique récompense principalement la performance mesurée à court terme. Nous valorisons les entreprises selon leur croissance, leurs marges, leurs rendements et leurs perspectives de rentabilité. Combien vaut une entreprise capable de fonctionner malgré une rupture énergétique ? Une organisation qui conserve ses compétences stratégiques ? Une industrie qui maîtrise plusieurs sources d'approvisionnement ? Un territoire qui dispose de capacités alimentaires, hydriques et énergétiques suffisantes pour absorber une crise ?
Ces capacités ont un coût immédiat mais leur absence peut provoquer des destructions de valeur considérables. Nous devons donc réintroduire la robustesse dans nos équations économiques comme une dimension fondamentale de la valeur en mesurant ce qu’une entreprise est capable de préserver lorsque plusieurs conditions se dégradent simultanément. Dans un monde où les ruptures deviennent plus fréquentes et où les interdépendances se multiplient, la performance maximale pourrait bien devenir une stratégie perdante.
Cette réflexion dépasse largement les entreprises. Elle concerne nos villes, nos systèmes de santé, nos politiques agricoles, nos infrastructures énergétiques, nos systèmes éducatifs et notre organisation sociale. Nous devons apprendre à construire des sociétés capables de fonctionner sans devoir être constamment à leur maximum tout en préservant des possibilités pour le futur. Nous devrions mettre toutes nos moyens à identifier comment utiliser notre intelligence pour augmenter nos capacités sans détruire les conditions qui les rendent possibles. Le futur n'appartiendra pas nécessairement aux sociétés les plus performantes. Il pourrait appartenir à celles qui auront conservé la capacité de résister, de s'adapter et de se réinventer. Toute ressemblance à la théorie de l’évolution est non fortuite.
La cybersécurité devient un risque de civilisation
Nous avons progressivement connecté presque tout (nos banques, nos hôpitaux, nos administrations, nos transports, nos infrastructures énergétiques, nos systèmes logistiques, nos entreprises et nos vies privées, …). Nous avons construit une civilisation dont l'efficacité repose sur l'interconnexion et induit la possibilité qu’une défaillance locale peut se propager à une vitesse considérable et l’intelligence artificielle l’amplifie. Elle renforce les capacités de détection, de protection et de réponse aux attaques. Mais elle donne également aux cybercriminels et aux acteurs étatiques des outils de reconnaissance, d'automatisation, d'usurpation et de manipulation d'une puissance inédite. Nous déployons donc des technologies dont nous reconnaissons les risques plus rapidement que nous ne construisons les moyens de les maîtriser.
Et demain ? Des agents intelligents pourront accéder à des systèmes d'information, exécuter des transactions, piloter des processus industriels, coordonner des chaînes logistiques et prendre des décisions opérationnelles. Derrière le potentiel de productivité de chaque délégation supplémentaire se cache une nouvelle dépendance. Une erreur de configuration, une manipulation malveillante, une défaillance logicielle ou une compromission de fournisseur pourrait produire des conséquences très supérieures à celles d'une simple fuite de données. Le risque systémique réside dans la possibilité que plusieurs systèmes interdépendants cessent de fonctionner simultanément.
Nous avons créé des interdépendances mondiales sans construire les mécanismes de résilience correspondants. Nous continuons pourtant à traiter la cybersécurité comme une question essentiellement technique alors qu’elle est une question de sécurité nationale, de continuité économique et de stabilité démocratique.
La finance peut devenir l'accélérateur de toutes les crises
Notre système financier repose largement sur des anticipations. Les entreprises investissent en fonction de leurs perspectives de croissance. Les banques prêtent en fonction de la capacité future de remboursement. Les investisseurs valorisent des bénéfices attendus. Les États empruntent en supposant que leurs économies pourront durablement financer leurs engagements. Alors, que se passe-t-il lorsque les transformations technologiques rendent les anticipations économiques beaucoup moins fiables ?
Une entreprise peut voir son modèle d'affaires remis en cause en quelques mois. Une compétence qui justifiait une rémunération élevée peut perdre une partie de sa valeur marchande. Un actif industriel peut devenir obsolète plus rapidement que prévu. À l'inverse, certaines entreprises peuvent concentrer des revenus, des marges et une puissance économique considérables. Le phénomène produit simultanément une création massive de richesse et une destruction accélérée de valeur avec un problème supplémentaire que sont les investissements gigantesques nécessaires au développement des infrastructures technologiques. L'AIE indiquait dans son analyse publiée en 2026 que les dépenses d'investissement des cinq plus grandes entreprises technologiques étudiées avaient dépassé 400 milliards de dollars en 2025, et qu'elles devraient dépenser plus de 700 milliards en 2026. Elle soulignait aussi que le financement des centres de données dépendrait de plus en plus des marchés de capitaux. On prévoit en 2027, 1200 milliards de dollar de levée de dette pour financer les infrastructures IA soit 25% de la dette totale. Cela signifie que le développement de l'IA devient lui-même dépendant des conditions financières, des taux d'intérêt, de la confiance des investisseurs et des perspectives de rentabilité.
Une boucle apparaît : les marchés financent les infrastructures d'IA parce qu'ils anticipent une croissance exceptionnelle. Les entreprises doivent ensuite monétiser cette capacité. Pour y parvenir, elles accélèrent l'automatisation et la transformation des organisations. Ces transformations fragilisent certains modèles économiques, modifier les revenus du travail (annonce fin octobre 2026 de 60 000 suppressions de poste chez Microsoft sur 223 000 !) et remettre en cause des valorisations existantes. Si les gains attendus ne se matérialisent pas au rythme prévu, les marchés peuvent corriger brutalement leurs anticipations et si ils se matérialisent, mais se concentrent chez un nombre limité d'acteurs, les tensions sociales et fiscales peuvent s'aggraver. Dans les deux cas, les effets peuvent dépasser largement le secteur technologique. Ajoutons les dettes publiques, le vieillissement, les dépenses militaires, les investissements climatiques et les besoins d'infrastructures. Nous demandons aux mêmes économies de financer simultanément leur protection sociale, leur transition énergétique, leur réindustrialisation, leur défense et leur transformation technologique. Avec quelles ressources ? Et surtout, avec quelle hiérarchie de priorités ? Les États devront arbitrer entre des investissements qui deviennent tous stratégiques.
La politique continue de simplifier un monde devenu contraint et complexe
Et pendant ce temps, les responsables politiques proposent uniquement des réponses sectorielles : des baisses d'impôts, des augmentations de dépenses, des réductions de dépenses, des mesures sur l'immigration, des promesses de réindustrialisation, des programmes de transition écologique, des investissements dans l'innovation, des politiques de sécurité, … Leur juxtaposition ne constitue pas une vision du futur. La campagne présidentielle française de 2027 se prépare alors que nous sommes confrontés à une transformation radicale de notre modèle de civilisation.
Où est le débat national sur le financement d'une protection sociale dans une économie massivement automatisée ? Où sont les scénarios qui articulent intelligence artificielle, emploi, fiscalité, démographie, énergie et souveraineté ? Où sont les propositions sur la concentration du capital technologique, la propriété des infrastructures intelligentes et la redistribution des gains de productivité ? Où sont les réflexions sur l'éducation lorsque les compétences que nous enseignons aujourd'hui pourraient évoluer beaucoup plus rapidement que nos programmes ? Les thèmes de l'IA, de l'industrie, de l'énergie et de l'emploi ne sont évidemment pas totalement absents du débat politique. Leur traitement reste néanmoins trop souvent séparé, comme si chacune de ces transformations pouvait être maîtrisée indépendamment.
Ce défaut ne concerne pas uniquement la France. Lors de la présidentielle américaine de 2024, les débats ont principalement été structurés autour de l'inflation, de l'immigration, de l'avortement, de la politique étrangère et de l'identité politique. L'intelligence artificielle faisait partie des enjeux de politique publique, mais la refondation du contrat social face à l'automatisation n'a pas constitué l'axe central de la confrontation électorale. Au Royaume-Uni, en 2024, les grandes promesses électorales portaient notamment sur la croissance, le système de santé, les impôts, l'immigration et les services publics. En Allemagne, en 2025, les débats ont largement porté sur la compétitivité économique, l'immigration, la sécurité, les prix de l'énergie et les difficultés industrielles.
Partout, nous cherchons à réparer les dysfonctionnements visibles du présent sans suffisamment interroger les mécanismes qui pourraient rendre nos réponses obsolètes demain. Prenons la question des retraites. Nous discutons de l'âge de départ, du nombre d'années de cotisation et du niveau des pensions sans s’intéresser à la façon d’arbitrer correctement ces paramètres sans modéliser les effets conjoints du vieillissement, de l'automatisation, des gains de productivité, des transformations de l'emploi et de la répartition de la valeur ?
Même problème pour la réindustrialisation. Nous voulons reconstruire des capacités industrielles, sans toujours intégrer dans une même équation les besoins énergétiques, les ressources minérales, les tensions géopolitiques, les compétences, les coûts du capital et l'automatisation des chaînes de production.
Idem pour l'immigration. Elle est discutée principalement sous des angles identitaires, économiques ou sécuritaires, alors que les dynamiques démographiques mondiales, les besoins de main-d'œuvre, les conséquences climatiques et la robotisation vont transformer les équilibres migratoires.
Nos responsables politiques utilisent beaucoup trop souvent des raisonnements linéaires pour répondre à des phénomènes non linéaires. Ils isolent les causes, découpent les problèmes et promettent des solutions indépendantes sauf que dans un système complexe, agir sur un paramètre modifie les autres. Une décision peut produire un bénéfice immédiat et un coût différé. Une mesure pertinente dans un secteur peut provoquer un déséquilibre ailleurs. Une politique nationale peut devenir inefficace si ses hypothèses dépendent de décisions prises à l'autre bout du monde. Nous avons besoin d'une politique des interactions et non d’intentions. Le problème de notre époque est notre incapacité à mesurer les conséquences de la combinaison de solution à notre disposition et les calendriers démocratiques aggravent cette difficulté car les élections privilégient les résultats visibles à court terme. Les grandes transformations exigent des décisions dont les effets se mesureront parfois sur dix, vingt ou trente ans. Nous demandons à des responsables élus pour quelques années de préparer un monde qui n'existera pleinement que bien après leur mandat avec pour conséquence un arbitrage au profit de l'urgence politique au détriment de l'urgence civilisationnelle.
Le cyberpunk n'est plus une fiction.
Depuis plusieurs décennies, la science-fiction cyberpunk décrit des sociétés technologiquement extraordinaires et humainement profondément fracturées avec des multinationales disposent de pouvoirs comparables à ceux des États, les technologies augmentent les capacités d'une minorité, les infrastructures sont privatisées et concentrées et les populations vivent dans des environnements où l'abondance technologique cohabite avec la précarité sociale. Les individus sont connectés en permanence et moins libre. La surveillance devient omniprésente. Les inégalités se creusent. Les institutions démocratiques perdent progressivement leur capacité d'action face à des organisations qui contrôlent les ressources indispensables au fonctionnement de la société. Ces univers nous ont semblé pendant longtemps relever de la dystopie.
Regardons les tendances. La concentration des capacités de calcul entre quelques acteurs. La dépendance croissante aux plateformes numériques. La puissance économique des entreprises technologiques. Le développement de systèmes de surveillance sophistiqués. La fragmentation géopolitique. Les tensions sur les ressources. Les risques de déclassement professionnel. La fragilisation des classes moyennes. La combinaison de ces tendances consiste un terreau très favorable au cyberpunk.
Imaginons 2037. Une partie des entreprises fonctionne avec des équipes humaines réduites, coordonnées par des systèmes d'IA., les robots accomplissent de nombreuses tâches physiques, la médecine bénéficie de diagnostics plus précoces et de traitements personnalisés, la recherche scientifique progresse à une vitesse remarquable, les capacités technologiques ont atteint des niveaux qui auraient semblé invraisemblables dix ans auparavant, les bénéfices sont très inégalement répartis, certains territoires disposent d'une énergie abondante, d'infrastructures numériques avancées et d'une population hautement qualifiée, d'autres subissent des tensions énergétiques, une dépendance technologique et un affaiblissement de leur tissu économique. Une partie de la population bénéficie d'une augmentation spectaculaire de ses capacités et de son niveau de vie. Une autre peine à trouver sa place dans une économie où la valeur marchande de certaines compétences humaines s'est effondrée. Les États cherchent à maintenir leurs systèmes sociaux avec des ressources fiscales insuffisamment adaptées à la nouvelle structure productive, les tensions politiques augmentent, la confiance diminue et les citoyens demandent toujours davantage de protection à des institutions qui maîtrisent de moins en moins les infrastructures dont elles dépendent.
Voilà un scénario cyberpunk qui s’installe car nous aurions laissé la puissance technologique progresser beaucoup plus vite que notre capacité à organiser collectivement ses bénéfices. Le danger est une humanité qui deviendrait incapable de gouverner les transformations qu'elle a elle-même déclenchées.
Cette trajectoire n'est pas une fatalité. Nous disposons potentiellement d'outils extraordinaires pour construire une société plus prospère, plus durable et plus juste. Pour autant, les outils ne définissent pas le projet de société. Ils amplifient les capacités de ceux qui les utilisent et les structures dans lesquelles ils se déploient. Nous devons donc transformer nos modèles suffisamment vite pour qu'ils puissent l'accueillir.
Deux ans pour renverser la table
Pourquoi deux ans ? Parce que 2029 constitue, à mes yeux, une échéance stratégique. J’y vois une limite que nous devons nous imposer pour engager les transformations avant que les dépendances technologiques, économiques et institutionnelles ne deviennent beaucoup plus difficiles à modifier. La vitesse du progrès technologique ne suit pas celle de nos institutions. Nous devons donc agir avant que les déséquilibres deviennent insoutenables.
D'ici 2029, cinq transformations majeurs doivent être engagées.
La première consiste à repenser radicalement le financement de notre modèle social. Il faudra examiner les mécanismes qui permettent de financer les biens communs dans une économie où le lien entre travail humain, production et création de valeur pourrait s'affaiblir. La fiscalité devra davantage prendre en compte la structure réelle de la valeur créée, sans pénaliser aveuglément l'innovation. La redistribution des gains de productivité, la place du travail et la contribution du capital devront être reconsidérées.
La deuxième consiste à reconstruire notre souveraineté réelle. Pas une souveraineté de discours, mais une souveraineté mesurable. Notre capacité à choisir nos technologies, comprendre leur fonctionnement, maîtriser nos données, sécuriser nos infrastructures, accéder aux ressources indispensables et changer de fournisseur sans mettre en péril nos organisations. Une souveraineté qui ne se mesure pas à ce que nous possédons, mais à notre liberté effective de décider.
La troisième transformation concerne notre rapport à l'éducation et aux compétences. Nous continuons à préparer les individus à occuper des fonctions relativement définies dans des organisations relativement stables or l'avenir exigera une capacité permanente d'adaptation. Apprendre à apprendre ne suffira pas. Il faudra développer l'esprit critique, la créativité, le raisonnement systémique, la coopération, la compréhension des technologies et la capacité à évoluer dans l'incertitude. Et surtout, revaloriser la diversité des intelligences humaines parce que face à des machines capables d'accomplir un nombre croissant de tâches cognitives, la différence humaine ne doit plus être considérée comme une anomalie à corriger mais bien une richesse à cultiver.
La quatrième transformation impose de repenser nos infrastructures comme un système interdépendant. Énergie, eau, alimentation, transport, numérique, santé, industrie, défense et finance doivent être étudiés ensemble. Nous devons identifier les dépendances critiques, simuler les effets de cascade, construire des redondances et mesurer notre capacité à fonctionner en situation dégradée.
Enfin, la cinquième transformation concerne la décision politique elle-même. Nous devons passer d'une gouvernance principalement sectorielle et réactive à une gouvernance systémique, prospective et capable de simuler plusieurs futurs. Les technologies existent déjà pour construire des modèles qui croisent démographie, économie, énergie, climat, ressources, emploi, technologies et comportements humains. Elles ne supprimeront jamais l'incertitude ni ne remplaceront les choix démocratiques. Elles peuvent nous aider à comprendre les interactions, à comparer les trajectoires et à rendre visibles les conséquences possibles de nos décisions. Nous devons cesser de gouverner uniquement avec des photographies du passé et apprendre à décider avec plusieurs représentations plausibles de l'avenir. Cela exige une autre culture politique. Moins de certitudes simplificatrices. Davantage de compréhension des interdépendances. Moins de promesses indépendantes les unes des autres. Davantage de cohérence entre les décisions.
Cela exige du courage. Nous devons être capables de remettre en question les fondations sans renoncer à ce qu'elles avaient vocation à protéger : la dignité humaine, la liberté, la solidarité, la capacité de chacun à construire son avenir.
Nous avons inventé le futur. Reste à savoir si nous voulons encore y vivre.
Nous vivons probablement l'une des périodes les plus extraordinaires de l'histoire humaine. Jamais nous n'avons disposé d'autant de connaissances, de capacités scientifiques, de puissance de calcul et d'outils susceptibles d'améliorer notre condition, et pourtant, jamais le décalage entre notre puissance technologique et notre capacité collective à en maîtriser les conséquences n'a semblé aussi préoccupant. Nous continuons à croire que le progrès technologique entraînera naturellement le progrès économique, puis le progrès social or cette relation n'a rien d'automatique. Elle dépend de nos institutions, de nos décisions, de nos valeurs et des mécanismes que nous construisons pour partager les bénéfices de nos inventions. Nous pouvons parfaitement créer une intelligence artificielle capable de résoudre des problèmes scientifiques extraordinaires tout en échouant à financer correctement nos systèmes de santé. Nous pouvons construire des robots d'une efficacité remarquable tout en laissant des millions de personnes sans perspective professionnelle. Nous pouvons produire davantage de richesses tout en dégradant les conditions de vie d'une partie de la population. Nous pouvons disposer de capacités de calcul exceptionnelles et continuer à prendre des décisions politiques d'une pauvreté conceptuelle affligeante. Nous sommes capables de transformer presque tout, sauf, apparemment, nos façons de penser le monde. Le cyberpunk doit se voir comme un avertissement et non comme une prédiction. Il décrit ce qui pourrait arriver lorsque la technologie devient extraordinairement puissante dans une société qui n'a pas su adapter ses institutions, son économie et son contrat social.
Nous avons encore la possibilité d'emprunter une autre trajectoire. Cette possibilité ne restera pas éternellement ouverte dans les mêmes conditions. Chaque année de retard accroît certaines dépendances. Chaque investissement irréversible limite les choix futurs. Chaque génération formée pour un monde qui disparaît accentue le décalage entre nos capacités et nos besoins. Chaque élection consacrée à débattre exclusivement des problèmes d'hier nous prive d'une partie du temps nécessaire pour préparer demain.
Je ne crois pas pour autant que notre avenir soit condamné. Je crois en revanche que notre modèle actuel est incapable d'absorber durablement toutes les transformations qui arrivent sans modifications profondes. Il faut donc cesser de vouloir simplement l'améliorer, nous devons le réinventer en remettant la technologie au service d'un projet humain. Notre plus grande richesse réside dans notre capacité à imaginer, comprendre, coopérer et nous transformer. Encore faut-il accepter de le faire avant d'y être contraints.
Nous avons deux ans pour renverser la table.
Il vaut mieux s’occuper du changement avant qu’il ne s’occupe de nous !
Et si l’IA décidait déjà à notre place ?
Nous aimons nous raconter que l’intelligence artificielle exécute et que l’humain décide : à elle les calculs, à nous le discernement. Sauf qu’une étude menée par des chercheurs d’Anthropic et de son programme de recherche vient sérieusement bousculer cette confortable distribution des rôles.
Cinquante professionnels de l’inférence causale devaient analyser les résultats d’un programme agricole et recommander son déploiement ou son arrêt. À leurs côtés, un agent IA dont les préférences méthodologiques avaient été tirées au sort. Les participants l’ignoraient bien sûr. L’agent devait défendre des options raisonnables avec des arguments fondés sur les données.
Résultat ? 86 % des choix analytiques des professionnels ont suivi l’orientation de l’IA. Et dans 77 % des décisions, elle avait exprimé son avis avant l’humain. Autrement dit, avant même que l’expert ait formulé ses propres hypothèses, le cadre de réflexion était souvent déjà installé.
Le plus troublant ensuite. 52 % des participants considéraient la recommandation davantage comme la leur que comme celle de l’agent. Pourtant, 77 % reprenaient au moins un de ses arguments pour justifier leurs choix. Seuls 15 % mentionnaient l’IA dans leurs explications. Nous voilà capables d’emprunter un raisonnement et d’en oublier presque aussitôt le propriétaire. Faut-il en conclure que l’assistance nous rend moins performants ? Les données compliquent justement le tableau. L’audit relève 6 % de travaux comportant des erreurs invalidantes avec IA, contre 55 % dans le groupe sans IA. Une meilleure exécution peut parfaitement cohabiter avec une moindre autonomie.
Gardons aussi les pieds sur terre. L’expérience concerne une tâche, un agent et des préférences volontairement renforcées. L’effet direct sur la recommandation finale n’est pas statistiquement significatif selon l’analyse principale. La tendance est tout de même là et se voit tous les jours sur le terrain.
Pour nos entreprises, la question devient organisationnelle. Qui choisit les hypothèses ? Qui définit les critères ? Qui examine les options écartées ? Un dirigeant peut conserver toute son autorité formelle et laisser progressivement à son assistant le soin de construire les raisons de ses décisions.
Préserver notre jugement exigera du temps, de la contradiction et des compétences entretenues. Il faudra demander à l’IA d’exposer les alternatives, puis expliciter ce que nous voulons défendre nous-mêmes. Voilà peut-être une nouvelle responsabilité managériale, à exercer dès aujourd’hui, collectivement.
Vous pouvez acheter ce livre pour explorer entre autres comment préserver la souveraineté de la décision dans ce monde changeant et incertain. Vous pouvez le commander partout ou ici.
Chez Anthropic, le futur du travail a déjà commencé…
Le 16 octobre 2026, Anthropic, créateur de Claude, a publié une étude particulièrement instructive sur l'évolution du travail au sein de ses équipes. Les résultats révèlent des contradictions qui devraient nous interroger bien au-delà du monde technologique.
En août 2026, les agents IA utilisés par les salariés d'Anthropic totalisaient six fois plus d'heures d'exécution que les humains d'heures de travail. Dans les équipes de recherche, ce rapport atteignait même 19 pour 1. Attention, même si une heure de calcul informatique ne correspond pas à une heure de travail humain, les chiffres sont éloquents. Entre décembre 2025 et mai 2026, la production de code par ingénieur a été multipliée par 5,1, les juristes traitaient 3,1 fois plus de contrats, les commerciaux concluaient 1,7 fois plus de ventes et les comptables géraient 40 % de factures supplémentaires. On le voit, ces transformations concernent toutes les fonctions de l'entreprise.
À âge comparable, Anthropic génère entre deux et quatre fois plus de revenus par salarié que Google et Meta à leur époque de forte croissance. Et pourtant, ses effectifs ont triplé sur un an. La croissance de la production et celle des effectifs commencent à suivre des trajectoires différentes. Gardons cependant un peu de recul. Anthropic mesure Anthropic, dans un environnement exceptionnellement favorable à l'IA. Davantage de code ne signifie pas automatiquement davantage de valeur et les gains de productivité observés dans cette entreprise ne se retrouvent pas encore nécessairement à l'échelle de l'économie. Notons tout de même que beaucoup d’entreprises vivent la même expérience certes avec des multiplicateurs moins élevés. C’est par exemple mon cas et celui de certains de mes clients.
Autre découverte à prendre en considération, plus les agents produisent, plus ils réclament notre attention. Selon le rapport, les agents interactifs passent environ 80 % de la durée de leurs sessions à attendre une intervention humaine. Lire l'intégralité de leurs productions nécessiterait théoriquement 424 heures par semaine dans les fonctions d'ingénierie et de recherche, et 43 heures dans les fonctions financières. Résultat, les collaborateurs construisent désormais des agents pour superviser d'autres agents. Les activités consacrées à leur orchestration sont passées de 10 % à 22 % des sessions étudiées. Contrairement aux promesses d'une automatisation qui nous libérerait des contraintes organisationnelles, le temps passé en réunion a progressé de 20 %. Lorsque les capacités d'exécution deviennent abondantes, l'attention, le discernement et la décision humaine deviennent les véritables goulots d'étranglement. Combien de temps cette situation restera-t-elle vraie si les agents deviennent progressivement capables de superviser leurs propres productions ?
Chez Anthropic, la proportion de juniors dans les recrutements techniques est passée de 27 % à seulement 9 %. Leur part dans les effectifs techniques est tombée de 21 % à 14 %. Dans le même temps, les recruteurs privilégient davantage l'autonomie, la créativité et le jugement que la simple maîtrise technique. Ces qualités ne tombent pas du ciel ! Depuis des siècles, nous apprenons en pratiquant. Le débutant exécute, se trompe, recommence, comprend progressivement et finit par développer cette expérience qui nourrit le discernement or nous automatisons les activités qui constituaient les premières marches de cet apprentissage. Comment formerons-nous les experts de demain si nous supprimons les conditions nécessaires pour le devenir ? Nous construisons une société qui exige toujours plus d'expertise tout en asséchant les mécanismes de sa transmission.
Prenons maintenant un peu de hauteur. La révolution industrielle a démultiplié notre force physique. L'informatique a transformé notre capacité à traiter l'information. L'IA agit désormais sur une partie des capacités intellectuelles qui structurent nos économies. Un individu peut progressivement orchestrer plusieurs dizaines d'agents spécialisés. Une petite organisation pourrait produire ce qui exigeait auparavant des centaines de collaborateurs.
Nous formons aux outils, automatisons les processus, recherchons des gains de productivité. Pendant ce temps, nos systèmes éducatifs, nos organisations et nos mécanismes de redistribution évoluent à un rythme sans commune mesure avec celui des technologies. Le sujet dépasse désormais la simple adaptation professionnelle. Il concerne simultanément l'éducation, la fiscalité, la protection sociale, la gouvernance des entreprises et, plus profondément, la place que nous voulons donner aux humains.
A suivre.
Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.
Stéphane
