244 millions de futurs pour parler de nous. Sérieusement ? Le Trump Mobile
Bonjour à toutes et tous,
Ce nouvel opus de Métamorphoses est né du simple constat que nous parlons énormément du futur… mais presque jamais des liens invisibles qui relient nos choix d’aujourd’hui aux mondes de demain.
Dans cette newsletter, je propose trois plongées dans nos métamorphoses contemporaines.
La première explore 244 millions de futurs possibles à travers une simulation systémique de 2050. Douze dimensions (énergie, IA, géopolitique, climat, éducation, santé…) et le constat que les dystopies sont souvent plus cohérentes que les utopies du fait de du faible effort collectif qu'elles demandent. Elles avancent presque toutes seules, par inertie.
Le deuxième article s’intéresse à SpaceX, Elon Musk et notre fascination pour les promesses technologiques. Derrière les rêves martiens et les valorisations délirantes, il impose de se poser la question suivante : sommes-nous en train de financer des solutions… ou simplement d’acheter des récits pour éviter de regarder les fragilités du présent ?
Enfin, le troisième article, plus grinçant, raconte l’histoire de Trump Mobile. Un smartphone doré, vendu comme un symbole patriotique, probablement fabriqué ailleurs, mais acheté malgré tout par des centaines de milliers de personnes. Une illustration parfaite d’une époque où le récit compte parfois davantage que le réel.
Ces trois textes parlent de notre difficulté collective à distinguer la vision, l’illusion… et la fuite en avant.
Bonne lecture.
Stéphane Amarsy
Vous pouvez retrouver cette newsletter en podcast ici
Il y a une expérience de pensée que la plupart des dirigeants refusent de faire le plus souvent du fait d’une forme de pudeur intellectuelle devant l'avenir, mêlée, si l'on est honnête, d'une peur assez légitime de ce qu'on pourrait y trouver. L'expérience à laquelle je me suis livré est pourtant simple dans son principe : construire les mondes de 2050 en acceptant que chaque choix en contraint dix autres, et que le futur n'est pas un menu à la carte mais un système où tout se tient. J'ai entrepris de construire un outil de simulation qui décompose le monde à venir en douze dimensions de l'énergie à l'éducation, en passant par la géopolitique, l'économie, le rôle des États, le partage de la richesse, le comportement des consommateurs, la santé, l'urbanisme, les puissances dominantes, les conséquences climatiques et le progrès technologique. Pour chacune de ces dimensions, cinq scénarios plausibles, ni utopiques ni apocalyptiques, mais tirés des trajectoires observables et des signaux déjà lisibles pour qui veut bien les lire.
Soixante scénarios au total, soit 244 140 625 futurs. Deux cent quarante-quatre millions de combinaisons possibles. C'est la taille de l'espace des futurs quand on accepte de le regarder en face. L'essentiel est dans ce qui relie ces scénarios entre eux car les dimensions du futur ne sont pas indépendantes. Elles forment un système. Choisir la pénurie énergétique, c'est rendre quasi impossible l'économie de l'abondance. Opter pour le techno-souverainisme en géopolitique, revient à favoriser mécaniquement l'hégémonie des plateformes technologiques. Poser un État affaibli face aux multinationales, ouvre la voie au néo-féodalisme numérique dans le partage de la richesse. Et le néo-féodalisme, à son tour, engendre la ségrégation urbaine, qui produit la fracture cognitive dans l'éducation, qui verrouille le système pour la génération suivante, ...
Ces enchaînements n’ont rien de spéculatif. Il s’agit des liaisons causales que l'on peut identifier, scorer, mesurer. Pour l’illustrer, voici une matrice d'interdépendance de 3 540 paires où chaque scénario est relié à chacun des 59 autres par un score allant de -5, antagonisme total, à +5, synergie maximale. Cela oblige à penser chaque relation dans les deux sens, à évaluer non seulement si deux scénarios sont compatibles, mais s'ils se renforcent mutuellement ou se neutralisent.
Sur 244 millions de combinaisons, l'immense majorité est incohérente. Si l'on exige un niveau de cohérence élevé (un score moyen supérieur à 2 sur 5 entre toutes les paires de scénarios choisis), il ne reste que 95 000 futurs. Et parmi ces futurs cohérents, les dystopies obtiennent systématiquement les meilleurs scores de cohérence.
Le monde le plus synergique que le modèle identifie est un monde sombre. Nucléaire nouvelle génération et convergence technologique NBIC au service d'une hégémonie sino-américaine, une économie dominée par les géants technologiques devenus géants financiers, un État réduit à la sous-traitance des plateformes, un dualisme radical entre augmentés et décrochés, une consommation immatérielle qui achève de dissoudre le lien au réel, une crise de santé mentale comme premier poste de dépense sanitaire, des villes fracturées entre quartiers premium sous bulle et zones de relégation, une éducation à deux vitesses où ceux qui maîtrisent l'IA apprennent dix fois plus vite que les autres. Chaque pièce renforce la suivante. C'est un engrenage d'une logique implacable, et c'est pour cela qu’il est si probable. Il n'exige aucune volonté collective, aucune coopération, aucun effort coordonné, il se construit par l’inertie de l’accumulation de décisions individuelles rationnelles qui, mises bout à bout, produisent un résultat que personne n'e souhaite.
Le monde optimiste (renouvelables, AGI encadrée, fédéralisme continental, transition verte, économie coopérative, villes autonomes, renaissance des savoirs manuels) obtient un score de cohérence presque aussi élevé, mais chacune de ses briques exige un acte de volonté, une décision politique forte ou un renoncement à court terme. Une confiance dans l'autre que rien, dans la période que nous traversons, ne vient nourrir.
Cette simulation dit que nous savons construire des futurs souhaitables mais nous glissons naturellement vers ceux que nous ne souhaitons pas, parce qu'ils sont le chemin de moindre effort. Ce constat est d'autant plus important par son éclairage de la fragilité structurelle de nos architectures politiques car l'exercice impose un séquencement. On ne peut pas décider du système éducatif de 2050 sans avoir d'abord posé le modèle économique. On ne peut pas penser l'économie sans avoir tranché la question énergétique. Et le sujet de l’énergie ne se pense pas sans la géopolitique et la technologie. Il y a un ordre causal dans les transformations du monde que nos gouvernements, nos entreprises et nos institutions ignorent superbement.
Nous gérons le climat au ministère de l'Écologie, l'énergie au ministère de l'Industrie, l'IA à Bercy ou dans une commission ad hoc, l'éducation rue de Grenelle, la santé avenue de Ségur, ..., chacun dans son couloir avec son horizon à trois ans sans regard systémique. Or les effets de chaînage opèrent que nous les pensions ou non. La pénurie énergétique produit l'économie de la rareté qui produit le néo-féodalisme qui produit la ségrégation urbaine qui verrouille la fracture cognitive. Cette séquence d'une banalité mécanique ne figure dans aucun plan stratégique. Nos sociétés sont extraordinairement sophistiquées dans leur capacité à analyser chaque problème isolément, et extraordinairement démunies face aux interdépendances. Nous sommes des spécialistes de l'arbre, aveugles à la forêt. Et la forêt brûle.
Si le modèle est si puissant, peut-on s'y fier ?
Ma réponse est non. Le monde de 2050 ne ressemblera probablement à aucun des futurs simulés pour une raison que la matrice elle-même illustre sans pouvoir l'intégrer : le réel ne choisit jamais un scénario pur. Il hybride, bifurque et fini par nous surprendre. Le monde de 2050 sera vraisemblablement un patchwork incohérent avec des poches d'abondance dans un océan de rareté, des villes autonomes à côté de mégapoles asphyxiées, des pays qui auront atteint le revenu universel et d'autres qui n'auront pas survécu à la transition. L'Inde sera peut-être la première puissance dans un domaine et un État en faillite dans un autre. L'IA aura probablement résolu des problèmes que nous n'imaginons pas encore et créé des crises que nous ne savons pas encore nommer. Le modèle suppose des choix globaux. Le réel produit des trajectoires locales, contradictoires et surtout simultanées. C'est à la fois sa beauté et sa cruauté.
La valeur de l'exercice n'est absolument pas dans la prédiction mais dans la révélation. La matrice d'interdépendance met en lumière les liens invisibles entre les décisions que nous prenons aujourd'hui et les mondes qu'elles engendrent demain. Quand un dirigeant comprend qu'un choix énergétique contraint un modèle économique qui contraint un modèle social qui contraint l'éducation de ses enfants, sa façon de décider change. C'est ce changement-là qui m'intéresse.
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Vous pouvez maintenant découvrir ce que pensent (Gemini, Claude et ChatGPT) de chaque possibilité pour chaque dimension.
La demande explose (IA, électrification, data centers). Le solaire/éolien a un avantage de coût massif déjà acquis. La fusion est prometteuse mais les délais de déploiement industriel sont considérables. Le nucléaire nouvelle génération bénéficie d'un retournement d'opinion post-crises climatiques.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
ENE1 | Fusion nucléaire commerciale | 5% |
ENE2 | Mix renouvelable dominant | 35% |
ENE3 | Pénurie énergétique | 20% |
ENE4 | Hydrogène vert | 12% |
ENE5 | Nucléaire nouvelle génération | 28% |
Mon vote : ENE2 + ENE5 en combinaison probable. Le scénario le plus réaliste est un mix renouvelable complété par du nucléaire nouvelle génération, avec une tension permanente offre/demande qui flirte avec la pénurie sans y basculer totalement.
L'accélération actuelle de l'IA est sans précédent. L'AGI semble atteignable mais son contrôle reste le vrai défi. La biotech progresse vite (CRISPR, ARNm). Le quantique mûrit. Un plateau est peu probable vu les investissements massifs.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
TEC1 | AGI contrôlée | 30% |
TEC2 | Biotech dominante | 15% |
TEC3 | Plateau technologique | 8% |
TEC4 | Convergence NBIC | 22% |
TEC5 | Informatique quantique mature | 25% |
Mon vote : TEC1. L'AGI contrôlée (ou semi-contrôlée) me semble la trajectoire la plus vraisemblable, avec le quantique en accélérateur sous-jacent. La convergence NBIC est probable mais plus tardive (post-2050 pour le plein effet).
Le multilatéralisme recule chaque année. Le techno-souverainisme est déjà la doctrine dominante (CHIPS Act, restrictions export semi-conducteurs, souveraineté des données). Le fédéralisme continental reste un idéal lointain.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
GEO1 | Multipolaire stabilisé | 15% |
GEO2 | Fragmentation & chaos | 22% |
GEO3 | Hégémonie sino-américaine | 18% |
GEO4 | Fédéralisme continental | 7% |
GEO5 | Techno-souverainisme | 38% |
Mon vote : GEO5. Le techno-souverainisme est déjà en cours. Les frontières de demain sont numériques et technologiques. C'est la tendance la plus lourde et la plus cohérente avec les certitudes (IA hub, coût des ressources).
La Chine ralentit démographiquement (certitude #1), l'Inde monte, les GAFAM accumulent un pouvoir inédit, l'Europe hésite. Le duopole US-Chine reste le cadre structurant par défaut.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
PUI1 | Siècle indien | 12% |
PUI2 | Résurgence européenne | 8% |
PUI3 | Hégémonie GAFAM-nations | 28% |
PUI4 | Montée du Global South | 14% |
PUI5 | Duopole USA-Chine figé | 38% |
Mon vote : PUI5 avec PUI3 en montée. Le duopole reste le cadre, mais les GAFAM-nations grignotent la souveraineté des deux superpuissances elles-mêmes. Le vrai pouvoir migre lentement des États vers les plateformes.
Avec +2 à +3°C (certitude), l'adaptation totale est très improbable. L'apartheid climatique est déjà en germe (qui investit dans les digues, qui n'en a pas les moyens). L'effondrement agricole partiel est quasi-certain dans certaines zones.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
CLI1 | Adaptation réussie | 8% |
CLI2 | Catastrophes en cascade | 25% |
CLI3 | Géo-ingénierie controversée | 15% |
CLI4 | Apartheid climatique | 32% |
CLI5 | Effondrement agricole partiel | 20% |
Mon vote : CLI4. L'apartheid climatique est le scénario le plus cohérent avec les dynamiques actuelles : les pays riches se protègent, le Sud subit. C'est déjà en cours. L'effondrement agricole partiel l'accompagne probablement comme composante.
La GAFAMisation de la finance est déjà amorcée (Apple Pay, crypto institutionnelle, stablecoins). La réétatisation est une réaction possible mais les États perdent en capacité d'action face aux plateformes. L'abondance nécessiterait une rupture énergétique peu probable d'ici 2050.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
ECO1 | Transition verte financiarisée | 15% |
ECO2 | Réétatisation | 20% |
ECO3 | Économie de la rareté | 18% |
ECO4 | Économie GAFAMisée | 35% |
ECO5 | Économie de l'abondance | 12% |
Mon vote : ECO4. La trajectoire dominante est la GAFAMisation, tempérée par des tentatives de réétatisation qui créeront un régime hybride tensions. La transition verte financiarisée devient un sous-ensemble (les GAFAM intègrent le vert quand ça sert leurs intérêts).
L'État-plateforme est le modèle vers lequel convergent les démocraties technophiles. L'État autoritaire climatique gagne du terrain à chaque canicule meurtrière et chaque méga-feu. La corporatocratie progresse par défaut quand l'État ne suit plus.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
ETA1 | État-plateforme | 25% |
ETA2 | État protecteur renforcé | 15% |
ETA3 | État affaibli / corporatocratie | 23% |
ETA4 | État autoritaire climatique | 27% |
ETA5 | Gouvernance décentralisée | 10% |
Mon vote : ETA4 + ETA1 en hybride. L'urgence climatique fournit la justification, l'IA fournit les outils. L'État de 2050 est à la fois plateforme numérique et autoritaire sur les questions environnementales. Un « État-plateforme autoritaire vert ».
Le dualisme radical est la conséquence logique de l'IA (certitude #3) combinée à l'économie GAFAMisée. Le néo-féodalisme est son versant extrême. Le revenu universel est discuté partout mais déployé nulle part à grande échelle pour l'instant.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
RIC1 | Revenu universel généralisé | 12% |
RIC2 | Néo-féodalisme numérique | 25% |
RIC3 | Économie coopérative | 8% |
RIC4 | Dualisme radical | 40% |
RIC5 | Redistribution par les données | 15% |
Mon vote : RIC4. Le dualisme radical est le prolongement naturel de toutes les tendances actuelles : augmentés vs non-augmentés, IA-assistés vs décrochés. La classe moyenne se vide par le milieu.
L'hyper-personnalisation IA est déjà le modèle dominant (recommandations, abonnements, dark patterns). La fracture de consommation accompagne le dualisme de la richesse.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
CON1 | Sobriété choisie | 10% |
CON2 | Hyper-personnalisation IA | 35% |
CON3 | Consommateur activiste | 12% |
CON4 | Fracture de consommation | 30% |
CON5 | Économie de l'immatériel | 13% |
Mon vote : CON2 + CON4 coexistants. L'hyper-personnalisation est le mode dominant, la fracture en est la conséquence sociale. Les deux se renforcent mutuellement.
La médecine prédictive IA est déjà en déploiement. La crise de santé mentale est le tsunami silencieux actuel, amplifié par l'IA hub et la perte de sens au travail (dualisme). Les pandémies récurrentes sont une conséquence directe du réchauffement.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
SAN1 | Médecine prédictive IA | 30% |
SAN2 | Pandémies récurrentes | 20% |
SAN3 | Crise de santé mentale | 30% |
SAN4 | Longévité radicale | 5% |
SAN5 | Autonomisation sanitaire | 15% |
Mon vote : SAN1 + SAN3 simultanés. C'est le paradoxe de 2050 : on sera capables de prédire le cancer 10 ans à l'avance, mais l'épidémie de dépression et d'éco-anxiété sera le premier poste de dépense sanitaire.
La ségrégation urbaine extrême est le reflet spatial du dualisme radical. Les villes autonomes restent un idéal qui progresse mais lentement. Les mégapoles climatisées sont le modèle asiatique déjà en construction.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
URB1 | Mégapoles climatisées | 25% |
URB2 | Exode urbain & villages | 10% |
URB3 | Villes flottantes | 3% |
URB4 | Ségrégation urbaine extrême | 40% |
URB5 | Villes autonomes | 22% |
Mon vote : URB4. La ségrégation urbaine est la traduction spatiale de tous les choix précédents. Quartiers premium sous bulle vs. zones dégradées. C'est déjà la réalité de Lagos, São Paulo, et de plus en plus de Paris.
L'IA-tuteur universel est technologiquement inévitable (certitude IA). Mais la fracture cognitive est sa conséquence directe dans un monde de dualisme radical. L'éducation corporate monte avec l'affaiblissement des États.
# | Scénario | Probabilité |
|---|---|---|
EDU1 | IA-tuteur universel | 25% |
EDU2 | Fracture cognitive | 35% |
EDU3 | Renaissance savoirs manuels | 10% |
EDU4 | Éducation corporate | 22% |
EDU5 | Neuro-apprentissage direct | 8% |
Mon vote : EDU2. La fracture cognitive est le dernier domino. L'IA-tuteur existe mais l'accès et la capacité à l'utiliser sont inégaux. Ceux qui maîtrisent l'IA apprennent 10x plus vite, les autres décrochent.
Dimension | Scénario | Prob |
|---|---|---|
⚡ Énergie | Mix renouvelable dominant | 35% |
🔬 Techno | AGI contrôlée | 30% |
🌍 Géopolitique | Techno-souverainisme | 38% |
🦅 Puissances | Duopole USA-Chine figé | 38% |
🌊 Climat | Apartheid climatique | 32% |
💰 Économie | GAFAMisée | 35% |
🏛️ États | Autoritaire climatique | 27% |
⚖️ Richesse | Dualisme radical | 40% |
🛒 Conso | Hyper-personnalisation IA | 35% |
🧬 Santé | Crise santé mentale | 30% |
🏙️ Urbanisme | Ségrégation urbaine extrême | 40% |
🎓 Éducation | Fracture cognitive | 35% |
C'est un monde cohérent mais sombre. Les cercles vicieux se renforcent : la technologie creuse les inégalités, les inégalités fragmentent la société, la fragmentation empêche la coopération climatique, l'échec climatique justifie l'autoritarisme.
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Il y a des moments où la finance ressemble à une séance de spiritisme en abandonnant toute mesure du réel. On invoque le futur. Et l’introduction en Bourse de SpaceX, telle qu’elle est racontée dans le document fourni, a exactement l’odeur d’un pari collectif devenu confortable, presque douillet, parce qu’il nous évite de regarder la facture qui s’empile sur la table du présent. On nous annonce “celle de tous les superlatifs” avec une valorisation espérée entre 1 750 et 2 000 milliards de dollars, un appel au marché de 80 milliards et une cotation attendue au Nasdaq, avec un compte à rebours lancé après la publication d’un prospectus de 280 pages. Nous sommes dans l’illusion chiffrée, soigneusement habillée, maquillée avec des courbes, des banques prestigieuses et des phrases qui font lever les yeux vers les étoiles.
Et pourtant, quand on redescend de l’orbite, le sol craque.
En 2025, cette entreprise réalise 18,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires, traîne 29 milliards de dette, affiche une perte nette de 4,9 milliards. Elle prévient même, noir sur blanc, qu’elle pourrait ne jamais atteindre la rentabilité, ou ne pas la maintenir. Rien de tout cela n’empêche la machine à croyance de tourner. L’absence de stabilité devient une promesse. Le déficit chronique devient une “période d’investissement” continuelle. La dette devient un “levier”. La perte devient un “choix stratégique”. Tout ceci est habituelle sauf la perte constante.
Le cœur du dispositif repose sur la foi financière qui est parfois quasi religieuse. Le prospectus s’ouvre sur une citation d’Elon Musk à propos de l’avenir, des étoiles, de la “conscience”. Puis il renchérit : la Lune, Mars, l’idée de “garantir l’avenir de la conscience”. L’expression est magifique. Elle a ce parfum d’épopée qui fait oublier qu’une épopée, à la fin, se finance toujours avec de l’argent bien réel, extrait d’une économie bien terrestre, alimentée par une énergie bien matérielle.
Parler de l’humanité au futur pour éviter l’humanité au présent est le premier tour de magie. L’article le dit très clairement : SpaceX n’est pas seulement une entreprise spatiale. C’est un assemblage de trois blocs, dont l’un est la vache à lait, l’autre un bras armé, et le dernier un gouffre. Starlink, d’abord, connecte 10 millions d’abonnés, avec 9 600 satellites. Cela rapporte 4,4 milliards de profits opérationnels sur 11,4 milliards de chiffre d’affaires. Les lancements, ensuite, dominent le marché mondial en tonnes envoyées dans l’espace, mais restent financièrement secondaires et déficitaires. Puis il y a l’intelligence artificielle : X et xAI absorbés, 6,3 milliards de pertes opérationnelles pour 3,2 milliards de chiffre d’affaires, avec des data centers “abyssaux”, dont le Colossus de Memphis qui vient d’être loué à Anthropic..
Au passage, la priorité est l’IA et plus l’espace. Sur 28 500 milliards de dollars imaginés, 370 milliards seraient dans l’espace, 1 600 milliards dans Starlink, 26 500 milliards dans l’IA, avec les serveurs en orbite. Autrement dit, l’IA sert de jackpot.
Que sommes-nous en train de financer, au juste ?
On croit investir dans la conquête spatiale, dans la “conscience” sauvegardée, dans une humanité qui s’étend. En réalité, on investit surtout dans une fuite en avant qui a pour avantage immense sa capacité d’anesthésie. Elle donne l’impression d’un sens supérieur, donc elle rend le présent plus supportable. C’est un mécanisme psychologique très humain car quand la maison prend l’eau, on dessine des plans pour un bateau ce qui nous permet de nous sentir moins impuissant et parfois héroïque, sauf que le réel n’a pas lu le prospectus.
Le climat ne “price” pas les rêves. Les océans ne négocient pas la valorisation. Les limites planétaires ne prennent pas rendez-vous avec Goldman Sachs. Et notre époque a ce défaut tragicomique de confusion le futur avec une dispense de présent. On discute colonie martienne d’un million d’habitants comme on discute une nouvelle fonctionnalité d’application. On oublie que, sur Terre, la majorité des humains ne débat pas de Mars : elle parle de la facture d’électricité, de l’eau, de la nourriture, de la santé, de la stabilité politique, du travail qui disparaît ou se dégrade. Ce “pari futuriste” n’est pas neutre. Il détourne l’attention, les budgets et l’imaginaire.
Elon Musk, dans cette configuration, est construit pour gagner même quand il perd.
Le document évoque un package de rémunération “ahurissant” : environ 7,5 % du capital, soit 550 milliards de dollars, conditionnés à l’implantation d’une colonie martienne et à une valorisation à 7 500 milliards. On peut sourire, même rire, tant l’objectif a des allures de mythe. Ce mythe est très rentable tout simplement car c’est lui qui fait monter l’enchère et qui justifie l’optimisme des marchés. Mars n’a pas besoin d’arriver pour que l’argent arrive car l’architecture du pouvoir est verrouillée. Musk détient la moitié de l’entreprise et conserve 85 % des droits de vote. Il règne. Le prospectus mentionne même son départ possible comme un facteur de risque, comme si l’entreprise et l’homme formaient une seule créature. Bienvenu dans une monarchie actionnariale.
Et pendant que l’on regarde le trône, on oublie la cité.
On oublie aussi la porosité entre ses empires : SpaceX achète des Cybertruck à Tesla, xAI achète des Megapack, Tesla est citée des dizaines de fois, et certains analystes évoquent déjà une fusion sous un même “chapeau”. Alors oui, il y a une dimension de génie industriel, d’audace technique. Personne de sérieux ne peut nier l’impact de SpaceX sur les lanceurs réutilisables, ni la domination de ses missions. Et Starlink, dans certains contextes, a une utilité stratégique tangible, y compris sur le champ de bataille en Ukraine. Tout cela existe et compte.
Revenons à nous, pourquoi avons-nous autant besoin d’histoires qui nous promettent un ailleurs ?
Parce qu’ici, maintenant, nous n’avons plus envie de regarder la dégradation du vivant, l’érosion cognitive, la concentration du pouvoir technologique, la confusion entre vérité et fabrication. Nous vivons dans une métamorphose sous tension, où l’IA est une force structurante, où quelques acteurs contrôlent la chaîne de valeur, où la société glisse vers une “digitalocratie” sans visage. Et quand tout devient trop complexe, trop angoissant, le récit martien arrive comme un sédatif premium.
Cette fuite en avant nous berce. Elle nous permet de continuer comme avant, tout en se racontant qu’on prépare “après”. Magnifique astuce mentale. Un tour de passe-passe collectif. Dans un café, on entend déjà la conversation : “De toute façon, l’humanité ira ailleurs.” Comme si le simple fait d’en parler rendait l’option réaliste. Comme si l’idée d’une sauvegarde sur Mars effaçait le fait que, sur Terre, on entame des ressources, on dérègle des cycles, on rend l’air plus lourd, l’eau plus rare, la stabilité plus fragile. Comme si une promesse de “data centers dans l’espace” annulait le coût énergétique colossal de l’IA ici-bas, dans les villes, sur les réseaux, dans les centrales.
Et c’est là que le modèle économique montre sa fissure.
Nous avons créé une économie qui récompense la projection plus que la réparation. On valorise la promesse et non la maintenance. On idolâtre le “next big thing”, puis on s’étonne que les ponts s’effondrent, que les hôpitaux manquent de bras, que les écoles fatiguent, que les sols s’appauvrissent, que les démocraties s’échauffent.
On préfère financer le futur plutôt que soigner le présent. Au delà de la finance, ce choix est moral avec une conséquence sournoise : il réduit notre capacité à habiter la réalité. On délègue la pensée à des systèmes, on délègue l’attention à des récits, on délègue le sens à des “visionnaires”. Puis on appelle cela “espoir”. En vérité, c’est souvent une paresse déguisée. Une dette cognitive, comme un crédit contracté sur notre lucidité.
Alors que faire, sans tomber dans le cynisme ni dans la naïveté ?
D’abord, remettre l’alignement au centre. Il ne s’agit pas de punir l’audace, ni de mépriser la recherche mais tout simplement d’exiger que la conquête ne serve pas d’alibi à l’abandon.
Ensuite, arrêter de confondre croyance et gouvernance. Le prospectus énumère des risques, des dépendances aux contrats fédéraux, des fragilités financières, ... Mais notre époque ajoute le risque de l’envoûtement. Celui où l’on accepte la concentration du pouvoir parce que “le génie” nous rassure. Celui où l’on accepte l’opacité parce que “ça avance vite”. Celui où l’on accepte la démesure parce que “sinon on n’ira jamais sur Mars”.
Enfin, réapprendre à regarder le vivant comme une priorité. Entre l’algorithme et la forêt, il n’y a pas de hiérarchie naturelle. Il n’y a que nos choix. Et ces derniers, aujourd’hui, ressemblent à un investisseur qui miserait sur une maison en feu… parce qu’il a entendu parler d’une superbe villa sur une autre planète.
Il s’agit d’une stratégie de fuite et en rien d’une stratégie de civilisation. Le futur n’a rien contre l’ambition. Il a juste l’exigence de ne pas être acheté au dépend du présent.
Quel monde construisons-nous, ici, pendant que nous applaudissons là-haut ?
On pourrait croire à un mauvais coup de Bernard Madoff. Mais non, les fils aînés du président américain, Donald Trump Jr. et Eric Trump sont à la manoeuvre. Les deux frères ont récupéré la gestion de l’entreprise familiale, la Trump Organization, et ont lancé il y un an le Trump Mobile qui une nouvelle déclinaison autour de leur nom. Ce téléphone doré comme une salle de bal devait réunir les meilleures performances technologiques et être fabriqué entièrement aux États-Unis, pour la modique somme de 499$. Très rapidement, un demi-million d'Américains ont versé l'acompte de 100$ pour le précommander et la Trump Organization a encaissé.
Puis plus aucune nouvelle pendant un an. Face aux procès en arnaque, Trump Mobile a fini par annoncer la livraison prochaine des téléphones ces derniers jours. Entre-temps, les mentions d'une production américaine ont disparu du site et certains soupçonnent du made in China. Rien de neuf sous le soleil pour qui connaît les méthodes de du Président.
Cela ne l'a pas empêché de devenir président par deux fois. C'est d’ailleurs le destin que de plus en plus d'observateurs prêtent justement à son fils aîné, Donald Trump Jr. Evidemment cette succession dynastique correspond tout à fait aux délires mégalomaniaques de Donald Trump Sr., qui se grime régulièrement en roi sur son réseau social.
De récents sondages placent le plus sérieusement du monde «Don Jr.» juste derrière les favoris JD Vance et Marco Rubio pour prendre la suite. Pour l'instant, l'intéressé préfère contredire sévèrement les ambitions qu'on lui prête et continue de soutenir officiellement JD Vance … tout en faisant état de son goût pour la politique.
Bonnes métamorphoses et à la semaine prochaine.
Stéphane